|
Delaume
en Fan d’Indochine
« Petites
filles, hôpital, psychose, perversité »,
tel est le cahier des charges que l’on a confié à
Chloé Delaume en vue de lui faire écrire des chansons
pour l’album « Alice et June » du groupe
Indochine. Ses textes seront refusés. Sans doute du fait
de son refus de se plier à une commande qui n’est pas
dans son ordre du jour du moment. Sans doute, et c’est tant
mieux, parce qu’un auteur qui écrirait là où
on l’attend (et ici on l’attendait mal) n’est
plus un auteur digne de ce nom. Sans doute par une tentative pour
envoyer le groupe Indochine à sa guerre, la guerre personnelle
qu’elle a menée dans ses ouvrages précédents
et notamment dans J’habite
dans la télévision (2006) ou dans
Corpus Simsi (2003) ; on le voit à
travers ces propositions données à la fin du livre
: « Rien/qu’un écran vorace/Juste la proie/
Des Bukkakes, des rats// Inscris-toi, c’est nouveau tu verras/C’est/Le
jeu Existoria ».
Mais là n’est pas, de loin, la partie la plus intéressante
de cet ouvrage. Il s’agit du dépit de Chloé,
mais celui-ci est centé sur les souffrances et les jouissances
d’Anne, son double, le corps qu’elle occupe par contrat
depuis dix ans. Les lecteurs de Chloé Delaume auront reconnu
cette dualité, si présente dans toute l’œuvre,
ce dialogue entre l’être et le pseudo. Chloé,
personnage de fiction, le pseudo (qu’on ne s’y trompe
pas : pseudo créateur et structurant et non artifice de pacotille),
se dispute tout au long du livre avec son hôte, Anne, naïve,
brouillonne et enthousiaste, qui s’est nourrie des chansons
d’Indochine, de la vie de son groupe, et de l’image
de son leader (Nicola Sirkis), depuis l’âge de dix ans,
en 1983 (à la mort de sa mère, racontée dans
le texte qui l’a fait connaître, Le Cri du sablier)
jusqu’au milieu des années 90, époque à
laquelle le groupe n’est plus à la mode.
| 
|
Découverte
de la musique comme d’un besoin vital, ouverture par
la musique (aphasique, elle ne l’a plus été
grâce à une chanson), socialisation par la musique
(elle a une existence aux yeux des autres en tant que «
fan d’Indo », des sujets de conversations, des
objets à échanger), fermeture aussi par la musique
(le casque vissé sur la tête, un besoin d’écouter
de la musique en continu pendant des nuits entières,
colères familiales). La musique est une lutte par la
suite : contre les nouvelles tendances, les tentatives pour
lui faire apprécier d’autres groupes aussi fortement.
On a ainsi tout un rappel des mouvements et modes de ces années
et c’est très intéressant de ce point
de vue. La présence de ce livre dans la collection
de Naïve « Sessions », qui lie musique et
littérature est parfaitement justifiée. |
Mais la musique
n’est pas ici évoquée comme un simple phénomène
« de société », «socialisant »,
etc. Elle est vécue et très présente, à
travers les évocations de mélodies, de rythmes, d’onomatopées
(y compris le « hou hou » objet de ridicule qu’elle
défend fort bien), de paroles, de sensations, d’émotions.
Il y a aussi de la distance (notamment sur les textes des chansons,
les versions anglaises), des regrets (des disques ratés,
une évolution du groupe peu satisfaisante), mais beaucoup
d’amour et de nostalgie. Une belle approche de l’histoire
d’un groupe et de ses beautés (qui donne envie de réécouter
Indochine). Mais aussi, à travers la musique, on retrouve
un personnage perdu (Anne) dont la voix est si émouvante
et dialogue si bien avec celle de Chloé que tout le livre
est un chant-contrechant magnifique et prenant : lyrisme contre
analyse, naïveté contre esprit critique, enthousiasme
enfantin contre projet d’auteur, pulsations et lamentos.
Rythme, harmonie, tendresse, grincements, humour, beauté
du style, c’est du grand Delaume. Merci, Indochine ?
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(septembre 2007)
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

J’habite
dans la télévision Verticales,
2006
www.chloedelaume.net
|