La Dernière Fille avant la guerre
de Chloé Delaume

Naïve (sessions), 2007

 

 

Delaume en Fan d’Indochine

« Petites filles, hôpital, psychose, perversité », tel est le cahier des charges que l’on a confié à Chloé Delaume en vue de lui faire écrire des chansons pour l’album « Alice et June » du groupe Indochine. Ses textes seront refusés. Sans doute du fait de son refus de se plier à une commande qui n’est pas dans son ordre du jour du moment. Sans doute, et c’est tant mieux, parce qu’un auteur qui écrirait là où on l’attend (et ici on l’attendait mal) n’est plus un auteur digne de ce nom. Sans doute par une tentative pour envoyer le groupe Indochine à sa guerre, la guerre personnelle qu’elle a menée dans ses ouvrages précédents et notamment dans J’habite dans la télévision (2006) ou dans Corpus Simsi (2003) ; on le voit à travers ces propositions données à la fin du livre : « Rien/qu’un écran vorace/Juste la proie/ Des Bukkakes, des rats// Inscris-toi, c’est nouveau tu verras/C’est/Le jeu Existoria ».
Mais là n’est pas, de loin, la partie la plus intéressante de cet ouvrage. Il s’agit du dépit de Chloé, mais celui-ci est centé sur les souffrances et les jouissances d’Anne, son double, le corps qu’elle occupe par contrat depuis dix ans. Les lecteurs de Chloé Delaume auront reconnu cette dualité, si présente dans toute l’œuvre, ce dialogue entre l’être et le pseudo. Chloé, personnage de fiction, le pseudo (qu’on ne s’y trompe pas : pseudo créateur et structurant et non artifice de pacotille), se dispute tout au long du livre avec son hôte, Anne, naïve, brouillonne et enthousiaste, qui s’est nourrie des chansons d’Indochine, de la vie de son groupe, et de l’image de son leader (Nicola Sirkis), depuis l’âge de dix ans, en 1983 (à la mort de sa mère, racontée dans le texte qui l’a fait connaître, Le Cri du sablier) jusqu’au milieu des années 90, époque à laquelle le groupe n’est plus à la mode.

Découverte de la musique comme d’un besoin vital, ouverture par la musique (aphasique, elle ne l’a plus été grâce à une chanson), socialisation par la musique (elle a une existence aux yeux des autres en tant que « fan d’Indo », des sujets de conversations, des objets à échanger), fermeture aussi par la musique (le casque vissé sur la tête, un besoin d’écouter de la musique en continu pendant des nuits entières, colères familiales). La musique est une lutte par la suite : contre les nouvelles tendances, les tentatives pour lui faire apprécier d’autres groupes aussi fortement. On a ainsi tout un rappel des mouvements et modes de ces années et c’est très intéressant de ce point de vue. La présence de ce livre dans la collection de Naïve « Sessions », qui lie musique et littérature est parfaitement justifiée.

Mais la musique n’est pas ici évoquée comme un simple phénomène « de société », «socialisant », etc. Elle est vécue et très présente, à travers les évocations de mélodies, de rythmes, d’onomatopées (y compris le « hou hou » objet de ridicule qu’elle défend fort bien), de paroles, de sensations, d’émotions. Il y a aussi de la distance (notamment sur les textes des chansons, les versions anglaises), des regrets (des disques ratés, une évolution du groupe peu satisfaisante), mais beaucoup d’amour et de nostalgie. Une belle approche de l’histoire d’un groupe et de ses beautés (qui donne envie de réécouter Indochine). Mais aussi, à travers la musique, on retrouve un personnage perdu (Anne) dont la voix est si émouvante et dialogue si bien avec celle de Chloé que tout le livre est un chant-contrechant magnifique et prenant : lyrisme contre analyse, naïveté contre esprit critique, enthousiasme enfantin contre projet d’auteur, pulsations et lamentos.
Rythme, harmonie, tendresse, grincements, humour, beauté du style, c’est du grand Delaume. Merci, Indochine ?

Anne-Marie Mercier-Faivre
(septembre 2007)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

J’habite dans la télévision Verticales, 2006

www.chloedelaume.net