Chantal Chawaf

Infra-monde
Editions des femmes
Sable noir
Le Rocher

 

 

Chantal Chawaf

Chantal Chawaf, comme on le sait, est l’un de nos grands écrivains, c’est aussi une musicienne. Quoi qu’elle annonce, quoi qu’elle dénonce, ses mots évoluent sur une mélodie. C’est d’abord un chant mezzo voce, qui se répète, s’affine, se déploie, puis exulte dans un chœur somptueux. Par exemple Infra-monde, opus de soixante pages sur la banlieue et la sourde angoisse qu’elle exsude. On est d’abord un peu surpris par la terreur qui s’empare de la jeune femme, recluse en haut d’une tour dressée dans une cité ordinaire. Sinistrée par les cris, les dégradations, les heurts. Entourée par l’inéluctable incompréhension qui, peu à peu, creuse des galeries de noirceur et de silence autour de celle qui tente « de se faire entendre, se faire comprendre, d’être aimée. Mais plus personne n’a le temps de penser à personne. Une artiste. Quelle artiste ? La banlieue vous ignore. »

Puis on est pris : la partition de Chantal Chawaf a recouvert la page. Ce n’est plus une lecture des yeux, mais de la voix, du corps. Comme la recluse au ventre tordu par le stress, on est touché, marqué ; on se replie, on souffre, relevant une paupière inquiète au-dessus du livre pour déchiffrer le nom des stations qui défilent, on se surprend à chanter le texte devenu oratorio. A le danser, main sur la barre de la rame, dans les halos changeants que les mots font naître. « Elle foule la rousseur du sable, piétine la cendre gluante, du fond marin, la folle forêt des origines, sa voix a la même force pour chanter que pour crier au secours… » Et d’imaginer le texte exécuté au pupitre, avec autour, les lumières de la rampe de spots et l’obscurité d’une salle de spectacle.

Avec Sable noir, le ton est différent, la langue, tout aussi précise, évolue dans un autre registre. Dans le sable mouillé des plages du Débarquement. On retrouve le questionnement que Chantal Chawaf poursuit à l’infini, inlassablement, à travers son œuvre, sur le corps, les viscères, l’intérieur rouge de la vie et de la mort. Elle le sait bien, Chantal Chawaf, qui est sortie vivante des décombres où les siens ont péri. Elle connaît le sang et sa moiteur. Elle connaît l’Orient aussi qu’elle a intégré à sa propre histoire. Et les deux espaces, celui du corps et celui de l’Orient habitent ce roman dont les personnages, la narratrice et l’homme, Tiberden, vivent en Normandie le long d’une des plages, vibrante encore des morts des jeunes hommes venus faire la guerre, voilà longtemps.

Isolée dans les dunes, la désolation et l’attente, la femme dérive vers la chaleur du corps d’un autre, mais le passé tyrannique qui « vous dépossède de vous-même, de votre propre expérience, pour la remplacer par le souvenir qu'elle vous impose, dans vos frémissements, au plus profond, là où tout s'unifie, amplifié, mugissant. Les cris des soldats en feu passent, repassent, écho de vos viscères. Vous revoyez les cibles humaines brûlant comme du carburant se jeter pour mettre fin à leur agonie, dans cette mort bestiale qui régnait sans partage sur des malheureux abandonnés de tous, dont le cerveau explosé retombait sur le sable, en pluie de sang et de chair broyée. Parfois le choc est si tenace que c'est comme si, historiquement, la mémoire collective faisait de nous les victimes des victimes.» Car cette guerre, sans qu’on puisse la comparer à aucune autre de celles qui ont ensanglanté le monde du XXeme puis du XXIeme siècle, ne laisse pas de répit à la mémoire. «L’heure H indécise, entre clarté lunaire et premiers rayons solaires, ressuscitait dans l’automne où l’après-midi paraissait reculer jusqu’à l’aube du jour J. J’étais prostrée, j’avais mal au cœur, mal au ventre, mal au passé. Ils étaient tous en moi, courant vers le destin du monde. »
Un opéra, vous dis-je.
Actuellement, Chantal Chawaf, qui par ailleurs, dirige avec un soin extrême, pour les Editions du Rocher, la collection Esprits Libres qu’elle a créée, continue patiemment à assembler les morceaux changeants d’une geste, non pas lointaine et reculée, mais brûlante, intime, urgente, une geste nôtre, encore, tant les douleurs, les brisures restent présentes et influent sur la marche du temps : elle écrit.

Jocelyne Sauvard
(juin 2007)

Jocelyne Sauvard est écrivain (romans, théâtre) et journaliste. Elle anime aussi une émission littéraire sur Idfm98, "Parlez-moi la vie". www.jocelynesauvard.fr

 

http://www.desfemmes.fr/ecrits/fictions/chawaf_infra.htm