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Petits
Gouffres
«
La scène est divisée en plusieurs zones. A chaque
zone correspond une famille de personnages ».
Et en effet, dix personnages apparaissent dans de courtes séquences
qui, mises bout à bout, reconstituent de petites tranches
de vie, des drames du quotidien.
Construction en puzzle, polyphonie musicale, dialogues et monologues
; éclatement de la structure qui permet néanmoins
que se racontent des histoires : Etienne a contraint sa maman à
déménager avant de la mettre dans une maison de retraite.
Là, avant de mourir, elle fera une rencontre importante avec
un pensionnaire handicapé. Gloria, enceinte de Jacques, découvre
qu’il est homosexuel ; il l’abandonne et elle perd l’enfant.
Elle reprend sa place dans la revue que dirige Etienne et un soir
qu’elle croit reconnaître Jacques dans le public, elle
est victime d’un moment d’inattention et se brûle
gravement.
Les destins s’entrecroisent. Il y a peu d’espoir et
peu de bonheur chez ces personnages qui luttent pour leur survie
et ont du mal à communiquer. Ils rêvent tous d’une
vie plus tranquille avant d’être fauchés par
la mort, toujours présente. Ils constituent une galerie de
portraits attachants dans une forme contemporaine de théâtre
du quotidien. Mais le plus grand intérêt de la pièce
réside dans sa structure. Claudine Berthet maîtrise
avec brio la petite séquence car elle brosse en quelques
répliques tout un monde. Un jeu habile d’effets spéculaires
construit des échos, des contrepoints. Une lettre découverte
dans la poche de deux personnages différents peut ainsi avoir
deux effets contraires : joie du souvenir d’un voyage amoureux
pour l’un, découverte d’une trahison pour l’autre.
La fin du texte dévoile le sens des scènes chorales
dans lesquelles les personnages lisaient les cartes postales qu’ils
avaient écrites ou reçues. On découvre, en
effet, que ces vies esquissées étaient sans doute
rêvées, reconstituées, à partir de cartes
postales qu’un marchand a collectionnées et dont il
s’est débarrassé. Le titre prend alors toute
sa signification et le lecteur est soudain saisi par une sensation
de nostalgie car lui apparaît que face à l’éphémère
de l’existence, il reste bien peu de traces.
En
Haut de l’escalier
Thomas lutte
avec les fantômes de son enfance et tente de voir clair dans
le passé qui le hante : qui était ce père qui
n’a laissé aucune trace dans son état-civil
? Quelle était la nature des relations qui unissaient sa
mère et son grand-père ? Qu’est devenue sa mère
après une scène paroxystique dont il a du mal à
décoder le sens ?
C’est un personnage immature, morcelé, que décrit
Claudine Berthet, un personnage qui ne parvient pas à accéder
à l’âge adulte tant que le mystère de
son passé n’est pas révélé. Afin
de percer ce mystère, il impose à son amie d’enfance
Sophie, avec laquelle il ne parvient pas à instaurer une
relation autre qu’infantile, des situations de re-jeu, des
psychodrames à peine contrôlés. Le téléphone
aura beau sonner, comme un rappel à l’ordre du réel,
Thomas ne parvient pas à interrompre ces plongées
dans le fantasme qui donnent une présence scénique
aux personnages du passé et en particulier à la mère,
douloureuse et mystérieuse. A la fin de la pièce,
la venue du grand-père, ultime recours pour parvenir à
la connaissance, se révèle infructueuse avant que
la confusion que fait le vieil homme entre Sophie et sa fille Martha
dévoile une vérité possible mais bien dérangeante.
C’est une pièce sur le fantasme mis en scène,
sur les démons enfouis, sur les secrets de famille indéchiffrables.
Les scènes entre Sophie et Thomas sont d’une rare violence
; elles fonctionnent comme des séances hypnotiques desquelles
on a du mal à sortir ; elles témoignent de la folie
qui menace Thomas, incapable de distinguer la frontière entre
rêve et réalité, entre jeu et cruauté,
entre passé et présent. Il se dégage de ce
théâtre de la remémoration une ambiguïté
telle que l’on ne sait pas si l’on a compris ce que
l’on a compris. La fin, suspendue, ne tranche pas, n’apporte
pas le confort attendu de la clôture, et laisse le lecteur
à son sentiment de malaise.
Catherine
Ailloud-Nicolas
(mai 2007)

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