Petits Gouffres
En Haut de l’escalier

deux pièces de Claudine Berthet

Lansman, 2006

 

Petits Gouffres

« La scène est divisée en plusieurs zones. A chaque zone correspond une famille de personnages ».
Et en effet, dix personnages apparaissent dans de courtes séquences qui, mises bout à bout, reconstituent de petites tranches de vie, des drames du quotidien.
Construction en puzzle, polyphonie musicale, dialogues et monologues ; éclatement de la structure qui permet néanmoins que se racontent des histoires : Etienne a contraint sa maman à déménager avant de la mettre dans une maison de retraite. Là, avant de mourir, elle fera une rencontre importante avec un pensionnaire handicapé. Gloria, enceinte de Jacques, découvre qu’il est homosexuel ; il l’abandonne et elle perd l’enfant. Elle reprend sa place dans la revue que dirige Etienne et un soir qu’elle croit reconnaître Jacques dans le public, elle est victime d’un moment d’inattention et se brûle gravement.
Les destins s’entrecroisent. Il y a peu d’espoir et peu de bonheur chez ces personnages qui luttent pour leur survie et ont du mal à communiquer. Ils rêvent tous d’une vie plus tranquille avant d’être fauchés par la mort, toujours présente. Ils constituent une galerie de portraits attachants dans une forme contemporaine de théâtre du quotidien. Mais le plus grand intérêt de la pièce réside dans sa structure. Claudine Berthet maîtrise avec brio la petite séquence car elle brosse en quelques répliques tout un monde. Un jeu habile d’effets spéculaires construit des échos, des contrepoints. Une lettre découverte dans la poche de deux personnages différents peut ainsi avoir deux effets contraires : joie du souvenir d’un voyage amoureux pour l’un, découverte d’une trahison pour l’autre.
La fin du texte dévoile le sens des scènes chorales dans lesquelles les personnages lisaient les cartes postales qu’ils avaient écrites ou reçues. On découvre, en effet, que ces vies esquissées étaient sans doute rêvées, reconstituées, à partir de cartes postales qu’un marchand a collectionnées et dont il s’est débarrassé. Le titre prend alors toute sa signification et le lecteur est soudain saisi par une sensation de nostalgie car lui apparaît que face à l’éphémère de l’existence, il reste bien peu de traces.

 

En Haut de l’escalier

Thomas lutte avec les fantômes de son enfance et tente de voir clair dans le passé qui le hante : qui était ce père qui n’a laissé aucune trace dans son état-civil ? Quelle était la nature des relations qui unissaient sa mère et son grand-père ? Qu’est devenue sa mère après une scène paroxystique dont il a du mal à décoder le sens ?
C’est un personnage immature, morcelé, que décrit Claudine Berthet, un personnage qui ne parvient pas à accéder à l’âge adulte tant que le mystère de son passé n’est pas révélé. Afin de percer ce mystère, il impose à son amie d’enfance Sophie, avec laquelle il ne parvient pas à instaurer une relation autre qu’infantile, des situations de re-jeu, des psychodrames à peine contrôlés. Le téléphone aura beau sonner, comme un rappel à l’ordre du réel, Thomas ne parvient pas à interrompre ces plongées dans le fantasme qui donnent une présence scénique aux personnages du passé et en particulier à la mère, douloureuse et mystérieuse. A la fin de la pièce, la venue du grand-père, ultime recours pour parvenir à la connaissance, se révèle infructueuse avant que la confusion que fait le vieil homme entre Sophie et sa fille Martha dévoile une vérité possible mais bien dérangeante.
C’est une pièce sur le fantasme mis en scène, sur les démons enfouis, sur les secrets de famille indéchiffrables. Les scènes entre Sophie et Thomas sont d’une rare violence ; elles fonctionnent comme des séances hypnotiques desquelles on a du mal à sortir ; elles témoignent de la folie qui menace Thomas, incapable de distinguer la frontière entre rêve et réalité, entre jeu et cruauté, entre passé et présent. Il se dégage de ce théâtre de la remémoration une ambiguïté telle que l’on ne sait pas si l’on a compris ce que l’on a compris. La fin, suspendue, ne tranche pas, n’apporte pas le confort attendu de la clôture, et laisse le lecteur à son sentiment de malaise.

Catherine Ailloud-Nicolas
(mai 2007)

http://www.lansman.org

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