Piste noire
de Christine Beigel
Syros, 2006
à partir de 14 ans

 

 

Quand tout bascule

Manou, une jeune Réunionnaise, qui prend le train de nuit à la gare d’Austerlitz. Elle va à Saint Gervais rejoindre la famille dont elle garde régulièrement les enfants, Julie et Noé, qu’elle aime et qui l’aiment. Elle n’a jamais vu la neige. Dans son sac, le livre de Malcom Lowry, Au-dessus du volcan.
Corentin, Tom et Mickey, trois adolescents plutôt gosses de riches, qui prennent le train de nuit à la gare d’Austerlitz. Ils vont à Saint Gervais pour faire les rois de la piste avec leurs planches de surf. Ils aiment s’amuser, faire les quatre cents coups, ils ont la vie facile. Dans leurs sacs, de la bière et du whisky.

Un compartiment du Paris-Saint Gervais, la nuit. Quatre couchettes, trois copains en goguette, une jeune fille seule qui aimerait lire, écouter de la musique ou dormir. Impossible, les trois la remarquent, la trouvent belle, lui parlent. La bière aidant, ils s’énervent, font du bruit et se croient invincibles, irrésistibles. Tandis que Tom s’écroule, abruti par la bière, Corentin et Mickey passent à l’action, ils violent Manou chacun à leur tour, sans état d’âme et sans remords, puis incitent leur copain à en faire autant pour leur prouver qu’il est un homme, un vrai… Manon, anéantie, ne pense plus qu’à fuir et à disparaître dans la neige qu’elle n’avait jamais vue. Les violeurs s’endorment d’un sommeil de brutes mais Tom, le plus vulnérable, sait qu’il ne pourra pas vivre avec ce crime enfoui en lui…

Un texte très fort, à l’écriture acérée et scandée pour souligner la violence du propos. Christine Beigel raconte un fait qui, selon le point de vue des protagonistes, est un acte banal ou une véritable déchirure. Les trois violeurs ne sont même pas des mauvais, des pourris, à la base : ce sont des adolescents plutôt gâtés dans la vie, arrogants, qui ne se posent aucune question, surtout deux d’entre eux, et qui n’agissent que pour satisfaire, dans le moment présent, leurs envies et leurs désirs immédiats. Manou, une jeune fille déracinée mais assez bien dans sa peau, ne peut imaginer ce qui va lui arriver. Même si elle aurait préféré des voisins plus calmes au début du voyage, elle parle avec eux, accepte d’échanger, de boire une bière mais elle ne se sent pas au départ menacée. C’est sans doute cela qui rend la suite plus violente et plus terrible car Christine Beigel montre bien comment une histoire peut basculer rapidement, l’alcool aidant, dans un drame insupportable. On n’est pas là dans une situation exceptionnelle, hélas ! Puis il y a, dans ce récit à la troisième personne, la voix de Tom qui surgit, par bribes, et qui dit sa faiblesse, sa honte et son désespoir devant ce qu’il vient de faire. Cette voix permet aux lecteurs de respirer un peu et elle apporte au noir du récit un peu d’espoir tout de même !
Un très très beau texte, qui dit énormément de choses avec une belle économie de mots
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Catherine Gentile
(avril 2006)

Catherine Gentile est documentaliste, formatrice en littérature jeunesse, présidente de l'Association du Festival du Livre de jeunesse et de bande dessinée de la ville de Cherbourg-Octeville et auteur de Bulles en stock (Bibliographie sélective et commentée de bandes dessinées, ed. Cedis, 1999) ; elle chronique aussi littérature de jeunesse et bande dessinée dans la revue Inter CDI.

 

http://www.syros.fr/

Sur le même sujet, deux autres romans pour adolescents :
Printemps volé, de Martine Pouchain, Pocket jeunesse
Djamila, de Jean Mola, Grasset jeunesse (Lampe de poche ados)

http://ellecause.hautetfort.com/

de Christine Beigel

En voiture, en voiture, l'histoire presque vraie de l'Europe, Sarbacane, 2006
Je suis petite mais… mon arbre est grand !, ill. R. Dautremer Magnard, 2004
Ne réveillez pas le dragon ! Motus, 2005
La petite fille qui marchait sur les lignes, ill. Alain Korkos, Motus, 2004