Écrire le monde
la naissance des alphabets

de Nouchka Cauwet
ill. de Patricia Reznikov
64 pages, Belem éditions, 2005
à partir de 7 ans

 

 

Pour une esthétique de l'alphabet

Certaines questions s'imposent inévitablement aux enfants, en particulier aux jeunes lecteurs, confrontés de plus en plus tôt à d'autres langues (ce qui n'était nullement le cas il y a encore une vingtaine d'années) : qui a inventé les lettres ? Pourquoi associons-nous telle lettre à tel son ? Et pourquoi n'écrivons-nous pas tous de la même façon ? Cet ouvrage grand format, par le biais d'une approche ludo-pédagogique qui mêle habilement didactique et esthétique, tâche de répondre tout en procurant une excellente ouverture à la diversité culturelle et historique de divers peuples. Chaque lettre fait ainsi l'objet d'une double page multicolore : des pages ludiques, qui insistent sur l'aspect vivant des lettres représentées dans tous les sens, et ponctuées de jeux typographiques ; d'abord une explication de linguistique diachronique relativement simple, accompagnée d'un poème, puis, en regard, la reproduction d'une oeuvre d'art se rapportant à la lettre évoquée. Une manière de montrer comment le langage esthétique et pictural peut se substituer au caractère certes nécessaire mais purement fonctionnel de l'écriture.

Ce parti pris amène lecteur à voyager toujours plus loin, à la fois dans l'histoire mais aussi dans des espaces artistiques variés mais pour la plupart récents (de Van Gogh à Cocteau, de Magritte à Delaunay, pour n’en citer que quelques-uns) ; de même, les poèmes (recopiés par des enfants) mettent en relief les libertés que l'on peut prendre avec le langage, une fois que l'alphabet a pris sa forme définitive : des poètes du XXe siècle (Paul Eluard, Francis Ponge, Robert Desnos, Louis Aragon) mais aussi Du Bellay ou encore… l’auteure elle-même ! L'intelligence de cet ouvrage réside à montrer comment du signe simple (de l'hébreu à l'alphabet latin, en passant par le phénicien, le grec et l‘étrusque), qui souvent évoquait un objet familier (quand le rapport entre signifier et signifiant était proche), l'on passe aux complexités de langages possédant de multiples combinatoires possibles.

Cet abécédaire pas comme les autres débute sur un conte, Le message d’Aliza, qui raconte comment, avant l'invention des alphabets, il pouvait être compliqué de communiquer autrement qu’oralement, et s’achève sur des explications plus général sur « le voyage des alphabets » (ou comment les alphabets se sont transmis et propagés, grâce aux déplacements maritimes et aux marchands qui ne transportaient pas seulement des denrées ou des objets, mais aussi des cultures et des lettres...) ; on apprend aussi d’où proviennent la plupart des alphabets qui nous entourent aujourd'hui : le grec, le cyrillique, ou encore l'arabe et l'hébreu.
En dépit du foisonnement d'informations et d’histoires mêlées, cette approche érudite reste accessible dès six ou sept ans ; un seul regret : que l'ouvrage se cantonne à quelques alphabets occidentaux seulement, une seule page, assez succincte, étant dédiée à l’Asie… d'autre écritures, espérons-le, feront l'objet d'un prochain ouvrage.

Blandine Longre
(octobre 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

http://www.bief.org/?fuseaction=C.Editeur&E=7986

http://www.ricochet-jeunes.org/auteur.asp?id=15491