traduit, présenté et annoté par Danièle Robert
Actes Sud, 2004
collection Thesaurus

 

Catulle, Rimbaud de Vérone

Poète latin du premier siècle avant Jésus Christ, Catulle résiste encore et toujours aux interprétations définitives et continue de poser une énigme à ses lecteurs. Qui est donc cet humble représentant des poetae novi du siècle de Cicéron ? Un simple écrivain dilettante, aimant à composer ces "fadaises" (nugae), ces bagatelles de poèmes, dans un univers trop vaniteux ? Un pourceau d'Epicure qui s'adonne à l'écriture pour mieux louer ses amantes ou se venger de ses amants, pour conserver un semblant de morale dans un monde du vice ? Ou bien encore un admirable poète élégiaque, qui connut comme tout un chacun son lot de malheurs et dont les vers n'échappent pas à la tragédie ?

On s'est longtemps contenté de constater ces deux aspects, salon et lupanar, ces deux faces apparemment contradictoires, et de parler platement de Catulle comme du "poète des contrastes" (dixit Jean-Pierre Néaudeau dans son introduction à la traduction de référence de Georges Lafaye, aux Belles Lettres) ; Danièle Robert prend parti, quant à elle, et s'y tient : les vers de Catulle sont à ses yeux autant de "vers dans le fruit romain", et par-delà l'image charmante du poète du moineau de Lesbie, "Catulle fait penser à Rimbaud par sa jeunesse, sa précocité (il commence à écrire à quinze ans), sa culture, sa virtuosité et son inventivité prosodiques, ses audaces, sa façon de choquer, de séduire, et jusqu'à sa disparition, pour nous brutale et énigmatique" (p. 10). Comme Rimbaud, Catulle a trempé sa plume dans des eaux troubles, scatologiques ou pornographiques ; à côté de cela, le Bateau ivre ne vogue pas très loin du navire de Pélée, ni de l'île d'Ariane (poème LXIV), ni du rivage d'Attis (LXIII).

Ardent en amour comme il est sensible en amitié, érudit (doctus) sans y paraître, Catulle est sincère, honnête, quelle que soit son entreprise poétique : raconter une anecdote salace, moquer un impudent, chanter les grâces de sa belle Lesbie, ou bien décrire avec ampleur les noces de Thétis et de Pélée... Catulle annonce Martial, mais aussi Virgile ; Rabelais, mais aussi Ronsard. Dans tous les cas, il dit les choses comme elles sont : superbes dans la mythologie, et dans la réalité émouvantes parfois, souvent plus prosaïques. D'où la nécessité, selon Danièle Robert, de ne pas édulcorer la "langue verte" qui est celle de Catulle : si le terme latin est cru, si le gag est gras en latin, ils doivent l'être en français, et la traductrice, qui n'a pas froid aux yeux, rompt avec des siècles d'infidélité frileuse (à en être comique) en rendant à la verve de Catulle toute l'obcénité à laquelle elle se livre parfois. Vulgarité déplaisante à la lecture ? Sur-traduction dans l'indécent ? Modernisme visant à choquer les nombreux esprits prudes d'entre les latinistes contemporains ? La traduction de Danièle Robert, tout au plus un peu trop agressive, n'a rien de faux, et respecte autant les licences face au personnage de Mentula ("Labite") que les beaux sentiments inspirés par Lesbie, la femme aimée.

Comme l'amour, la grivoiserie est éternelle. Si Catulle est l'ennemi de la vulgarité, le souci de véracité interdit que le tableau poétique nie la laideur des hommes. Epicurien sans frein que la loyauté (fides, XXX), l'honneur, la justice, Catulle aime à rire, à boire, à séduire et à baiser ; il sait les dangers de l'oisiveté et l'art de l'otium (LI), mais il aime tellement l'amour et le sexe qu'il en connaît toutes les facettes - platoniques, doucement charnelles, ou vicieuses ; en dernier lieu, seuls comptent la vérité, la vie, l'énergie, et donc la nouveauté, les chocs. Confronté à un monde tour à tour drôle et sordide, Catulle est le poète de l'amour déchu, rêvant à de pures hyménées (LXI et LXII) dans un monde sale.

Nicolas Cavaillès
(juillet 2004)

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