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C’est ça, l’amour ?
L’éditeur
a jugé bon d’avertir le futur lecteur (et éventuellement
ses parents…), chose suffisamment rare pour être remarquée
: le roman contient en effet « des scènes moralement
douteuses » et « nécessite (…)
un accompagnement parental » car on y parle «
d’amour et de déménagement, de vacances à
la mer et de baisers sur la bouche. » Un avertissement
résolument parodique qui souligne en réalité
qu’on ne trouvera là rien de répréhensible
ou de condamnable, que les « prescripteurs » pourront
laisser en toute quiétude ce livre entre de jeunes mains
innocentes… mais la présence de cet avertissement indique
en filigrane un certain souci de clarification, face à des
adultes qui se montrent parfois trop vigilants (quoique animés
d’un désir de bien faire), jugeant que telle ou telle
lecture ne serait pas convenable, ou pourrait bouleverser de jeunes
âmes en pleine maturation.
Ce court roman aurait dû figurer dans la collection Medium
car il s’adresse davantage à de jeunes adolescents
(et plus) qu’à des lecteurs de 8-10 ans (cible première
de la collection Neuf) – non pas à cause de «
scènes moralement douteuses », mais plutôt pour
la complexité du texte, de la construction narrative et des
sentiments ambivalents du jeune narrateur, à la fois naïf
et très mature, et dont la lucidité n’a d’égal
que l’amusante insolence, la détermination et un profond
désir de grandir vite, trop vite peut-être.
Aucune platitude, donc, dans les lettres qui composent ce récit,
toutes écrites par Sylvain et qu’il adresse tour à
tour à ses parents, à ses amoureuses, à son
petit frère Martin, huit ans, ou à « Madame
et Monsieur de l’Ecole des parents et des éducateurs
»… Martin est amoureux de Mahalia et, du haut de
ses douze ans, il a pris la décision de partir vivre chez
ses parents à elle ; il estime qu’il est grand temps
de goûter pleinement au bonheur amoureux et aux joies de la
vie de couple. Il s’explique longuement dans une lettre à
l’attention de ses parents et chacun de ses arguments est
d’une implacable logique. Il aurait 16 ans ou plus, la lettre
ne surprendrait personne, mais ici, l’humour naît du
décalage entre son âge effectif et sa maturité
intellectuelle, entre sa détermination et sa candeur. On
lira ainsi avec grand plaisir : « Ces dix ans passés
avec vous étaient globalement très agréables.
Mais il en va des familles comme des histoires d’amour : inutile
de les prolonger quand on sent qu’on a envie d’aller
voir ailleurs. Nous ne retiendrons que le meilleur. »...
Le reste est à l’avenant. Un style travaillé,
des raisons soigneusement exposées et un second degré
qui échappe peut-être au narrateur mais certainement
pas au lecteur ; les parents de Sylvain, après une telle
missive, laisseront partir leur fils en toute sérénité,
on n’en doute pas un instant… Mais son frère
Martin découvre le grand secret de Sylvain et dérobe
la lettre d’adieu avant de laisser un petit mot poignant sur
le bureau de son grand frère : « moi je veu pas
que tu parte ». Le choc a été si grand
que le petit en perd temporairement l’usage de ses jambes…
Sylvain culpabilise, évidemment, et repousse la date de son
départ (ses parents ne se doutent encore de rien), sans manquer
toutefois d’écrire une longue lettre à Martin,
« un sale fouille-merde » beaucoup «
trop sensible », pour le convaincre de se montrer
un peu plus raisonnable !
A travers la prose de ce jeune garçon décidément
hors normes, le roman explore avec délicatesse les thèmes
croisés de l’amour et de ses complications (peut-on
aimer deux filles en même temps ?), de la crise d’adolescence
(« j’ai bien compris que c’était obligatoire
et je le regrette. »), des jalousies (entre lui et son
frère) et des inquiétudes engendrées par des
incertitudes qui mettent à mal son sens de la logique.
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Sylvain
est un garçon irritant mais aussi très attachant
; il fait ses premiers pas en amour, et trébuche, forcément,
mais se relève toujours des situations les plus frustrantes
avec un enthousiasme étonnant. Il n’aime plus
Mahalia ? Elle a trouvé un autre amoureux (cela arrange
Sylvain…) ? Il aimera donc Camille, avec la même
intensité. On taira la chute, très retorse,
qui en dit long sur le personnage.
Le roman est court (ce qui est fort regrettable) mais vivifiant,
et sous l’ironie constante se dissimule une réflexion
approfondie et nullement manichéenne de ce qui fait
ou défait des relations, des sentiments qui naissent
puis s’éteignent. On ne croit pas un instant,
il est vrai, que le narrateur n’a que douze ans, mais
on entre malgré tout dans son jeu épistolaire
avec un plaisir renouvelé à chaque lecture.
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Blandine
Longre
(octobre 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

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http://www.ecoledesloisirs.fr
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