Nous ne grandirons pas ensemble
collection Neuf
L'Ecole des Loisirs, 2006
à partir de 11 ans

 

 


C’est ça, l’amour ?

L’éditeur a jugé bon d’avertir le futur lecteur (et éventuellement ses parents…), chose suffisamment rare pour être remarquée : le roman contient en effet « des scènes moralement douteuses » et « nécessite (…) un accompagnement parental » car on y parle « d’amour et de déménagement, de vacances à la mer et de baisers sur la bouche. » Un avertissement résolument parodique qui souligne en réalité qu’on ne trouvera là rien de répréhensible ou de condamnable, que les « prescripteurs » pourront laisser en toute quiétude ce livre entre de jeunes mains innocentes… mais la présence de cet avertissement indique en filigrane un certain souci de clarification, face à des adultes qui se montrent parfois trop vigilants (quoique animés d’un désir de bien faire), jugeant que telle ou telle lecture ne serait pas convenable, ou pourrait bouleverser de jeunes âmes en pleine maturation.
Ce court roman aurait dû figurer dans la collection Medium car il s’adresse davantage à de jeunes adolescents (et plus) qu’à des lecteurs de 8-10 ans (cible première de la collection Neuf) – non pas à cause de « scènes moralement douteuses », mais plutôt pour la complexité du texte, de la construction narrative et des sentiments ambivalents du jeune narrateur, à la fois naïf et très mature, et dont la lucidité n’a d’égal que l’amusante insolence, la détermination et un profond désir de grandir vite, trop vite peut-être.

Aucune platitude, donc, dans les lettres qui composent ce récit, toutes écrites par Sylvain et qu’il adresse tour à tour à ses parents, à ses amoureuses, à son petit frère Martin, huit ans, ou à « Madame et Monsieur de l’Ecole des parents et des éducateurs »… Martin est amoureux de Mahalia et, du haut de ses douze ans, il a pris la décision de partir vivre chez ses parents à elle ; il estime qu’il est grand temps de goûter pleinement au bonheur amoureux et aux joies de la vie de couple. Il s’explique longuement dans une lettre à l’attention de ses parents et chacun de ses arguments est d’une implacable logique. Il aurait 16 ans ou plus, la lettre ne surprendrait personne, mais ici, l’humour naît du décalage entre son âge effectif et sa maturité intellectuelle, entre sa détermination et sa candeur. On lira ainsi avec grand plaisir : « Ces dix ans passés avec vous étaient globalement très agréables. Mais il en va des familles comme des histoires d’amour : inutile de les prolonger quand on sent qu’on a envie d’aller voir ailleurs. Nous ne retiendrons que le meilleur. »...
Le reste est à l’avenant. Un style travaillé, des raisons soigneusement exposées et un second degré qui échappe peut-être au narrateur mais certainement pas au lecteur ; les parents de Sylvain, après une telle missive, laisseront partir leur fils en toute sérénité, on n’en doute pas un instant… Mais son frère Martin découvre le grand secret de Sylvain et dérobe la lettre d’adieu avant de laisser un petit mot poignant sur le bureau de son grand frère : « moi je veu pas que tu parte ». Le choc a été si grand que le petit en perd temporairement l’usage de ses jambes… Sylvain culpabilise, évidemment, et repousse la date de son départ (ses parents ne se doutent encore de rien), sans manquer toutefois d’écrire une longue lettre à Martin, « un sale fouille-merde » beaucoup « trop sensible », pour le convaincre de se montrer un peu plus raisonnable !
A travers la prose de ce jeune garçon décidément hors normes, le roman explore avec délicatesse les thèmes croisés de l’amour et de ses complications (peut-on aimer deux filles en même temps ?), de la crise d’adolescence (« j’ai bien compris que c’était obligatoire et je le regrette. »), des jalousies (entre lui et son frère) et des inquiétudes engendrées par des incertitudes qui mettent à mal son sens de la logique.

Sylvain est un garçon irritant mais aussi très attachant ; il fait ses premiers pas en amour, et trébuche, forcément, mais se relève toujours des situations les plus frustrantes avec un enthousiasme étonnant. Il n’aime plus Mahalia ? Elle a trouvé un autre amoureux (cela arrange Sylvain…) ? Il aimera donc Camille, avec la même intensité. On taira la chute, très retorse, qui en dit long sur le personnage.
Le roman est court (ce qui est fort regrettable) mais vivifiant, et sous l’ironie constante se dissimule une réflexion approfondie et nullement manichéenne de ce qui fait ou défait des relations, des sentiments qui naissent puis s’éteignent. On ne croit pas un instant, il est vrai, que le narrateur n’a que douze ans, mais on entre malgré tout dans son jeu épistolaire avec un plaisir renouvelé à chaque lecture.

Blandine Longre
(octobre 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

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