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Dépouillements
Ce qui préoccupe
Arnaud Cathrine dans ces Exercices de deuil
est constitué du même matériau instable que
ce qui l'obsédait dans Faits
d'hiver, roman paru cette année à
L’Ecole des loisirs (et peut-être pas aussi "jeunesse"
qu'il n'y paraît...). Inlassablement, il s'interroge sur la
perte (ou la séparation, l'un n'allant pas sans l'autre),
qu'elle soit provoquée par la mort, par un départ
ou par un détachement volontaire - engendrant, dans tous
les cas, concrètement ou métaphoriquement, un deuil.
Ces exercices, qui se caractérisent par des dénouements
inachevés, ne sont pas des histoires à proprement
parler ; sans début ni fin, ni romans ni nouvelles - autre
chose, plutôt des essais fictionnels dont il se dégage
une certaine mélancolie : une souffrance désespérée
qui submerge le récit et les protagonistes, les frappe d'inertie,
comme dans L'âge de raison, où
Andrew, un étudiant dépourvu "d'ambition
sociale", quitte sa famille, puis sa petite amie, pour
trouver refuge chez Graham et Devin, un couple d'homosexuels qui
le paternent. Le jeune homme s'est mis en tête de "faire
le mort" pour échapper à l'asphyxie familiale
qu'il résume avec une lucidité amère : "il
[mon père] a coutume de me rabaisser avec un sourire affectueux
en m'appelant « le chômeur professionnel ». Mes
deux frères se gargarisent à ses côtés,
sous le regard dévasté de notre mère qui n'a
toujours pas inventé le moyen de prendre ma défense."
Mais ces séparations successives l'ont comme engourdi et
Andrew est pris dans un cercle infernal, dans lequel son avenir
ressemble à son passé, quand ses parents voulaient
l'enfermer dans "un bloc de perfection". Le jeune
homme est cependant hanté par le souvenir de sa mère
et le deuil, choisi pour ne pas mourir et pour ne pas ressembler
à ses frères, ne peut avoir lieu sans un dernier adieu.
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Postdamer
Platz est le récit d'un autre adieu dont
on suit les étapes, cinq ans après le départ
de Roman pour New York : durant ces cinq années, Kaspar,
son ami, tout en continuant à vivre de son côté
à Berlin, en essayant d'oublier, l'a imaginé au
loin, et s’est adressé à l'ami perdu, poursuivant
"ce monologue, peut-être dans l'espoir de m'en
lasser et de te laisser définitivement prendre le large.
Je t'écrivais et je ne savais pas où envoyer ces
lettres, alors je les jetais. (...) Non. Je me suis plutôt
bien débrouillé sans toi." Kaspar est
conscient qu’ "on ne meurt pas de tout ça
; les départs, les séparations brutales, tout
se fait à l'amiable sans qu'on le sache. (...) Alors
ça continue à avancer." |
Les meurtrissures
que lui impose ce deuil forcé sont peu apparentes, et son
récit ne pouvant éternellement demeurer sans destinataire
(Roman ne pouvant l'entendre) c'est Renaud, son nouvel ami, qui
recevra les ultimes confidences, celle que l'on ne peut partager
qu'avec difficulté, en bref, la vérité que
l'on s'était refusé à entendre.
Cette histoire émouvante est traversée par les accents
tragiques de L'amour de Phèdre, une pièce
de Sarah Kane, intimement liée
au souvenir que Kaspar conserve de Roman (il y avait joué
le rôle d'Hippolyte) et ces références théâtrales
constantes amplifient la mélancolie du récit (on ne
peut oublier la mort prématurée de la dramaturge britannique).
Le message n'est jamais explicite et se veut volontairement économe,
à l'image de l'écriture retenue, qui laisse entrevoir
les noirceurs d'un monde dépressif, que transcende par instants
la poésie du propos : des énoncés élaborés
avec prudence et circonspection, qui se refusent longtemps à
dévoiler l’insoutenable. Des sursauts d'espérance
parcourent pourtant ce bel ouvrage, lorsque les morts sont remis
à la place qui leur revient : "il ne faut pas s'arrêter,
mais simplement s'en remettre à ce qui nous attend, devant
ces visages qui sortent de l'ombre et viennent nous habiter, quand
certains disparus nous laissent croire que nous ne serons plus que
désertés."
B.
L.
(mai 2004)

du
même auteur
Sweet Home Phase 2, 2005/ Verticales,
2006
Faits d'hiver, L'Ecole des loisirs,
2004
Les choses impossibles
L'Ecole des loisirs, septembre 2002
Editions
Verticales
http://www.editions-verticales.com/
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