Exercices de deuil
Verticales, 2004

 

 

Dépouillements

Ce qui préoccupe Arnaud Cathrine dans ces Exercices de deuil est constitué du même matériau instable que ce qui l'obsédait dans Faits d'hiver, roman paru cette année à L’Ecole des loisirs (et peut-être pas aussi "jeunesse" qu'il n'y paraît...). Inlassablement, il s'interroge sur la perte (ou la séparation, l'un n'allant pas sans l'autre), qu'elle soit provoquée par la mort, par un départ ou par un détachement volontaire - engendrant, dans tous les cas, concrètement ou métaphoriquement, un deuil.
Ces exercices, qui se caractérisent par des dénouements inachevés, ne sont pas des histoires à proprement parler ; sans début ni fin, ni romans ni nouvelles - autre chose, plutôt des essais fictionnels dont il se dégage une certaine mélancolie : une souffrance désespérée qui submerge le récit et les protagonistes, les frappe d'inertie, comme dans L'âge de raison, où Andrew, un étudiant dépourvu "d'ambition sociale", quitte sa famille, puis sa petite amie, pour trouver refuge chez Graham et Devin, un couple d'homosexuels qui le paternent. Le jeune homme s'est mis en tête de "faire le mort" pour échapper à l'asphyxie familiale qu'il résume avec une lucidité amère : "il [mon père] a coutume de me rabaisser avec un sourire affectueux en m'appelant « le chômeur professionnel ». Mes deux frères se gargarisent à ses côtés, sous le regard dévasté de notre mère qui n'a toujours pas inventé le moyen de prendre ma défense." Mais ces séparations successives l'ont comme engourdi et Andrew est pris dans un cercle infernal, dans lequel son avenir ressemble à son passé, quand ses parents voulaient l'enfermer dans "un bloc de perfection". Le jeune homme est cependant hanté par le souvenir de sa mère et le deuil, choisi pour ne pas mourir et pour ne pas ressembler à ses frères, ne peut avoir lieu sans un dernier adieu.

Postdamer Platz est le récit d'un autre adieu dont on suit les étapes, cinq ans après le départ de Roman pour New York : durant ces cinq années, Kaspar, son ami, tout en continuant à vivre de son côté à Berlin, en essayant d'oublier, l'a imaginé au loin, et s’est adressé à l'ami perdu, poursuivant "ce monologue, peut-être dans l'espoir de m'en lasser et de te laisser définitivement prendre le large. Je t'écrivais et je ne savais pas où envoyer ces lettres, alors je les jetais. (...) Non. Je me suis plutôt bien débrouillé sans toi." Kaspar est conscient qu’ "on ne meurt pas de tout ça ; les départs, les séparations brutales, tout se fait à l'amiable sans qu'on le sache. (...) Alors ça continue à avancer."

Les meurtrissures que lui impose ce deuil forcé sont peu apparentes, et son récit ne pouvant éternellement demeurer sans destinataire (Roman ne pouvant l'entendre) c'est Renaud, son nouvel ami, qui recevra les ultimes confidences, celle que l'on ne peut partager qu'avec difficulté, en bref, la vérité que l'on s'était refusé à entendre.
Cette histoire émouvante est traversée par les accents tragiques de L'amour de Phèdre, une pièce de Sarah Kane, intimement liée au souvenir que Kaspar conserve de Roman (il y avait joué le rôle d'Hippolyte) et ces références théâtrales constantes amplifient la mélancolie du récit (on ne peut oublier la mort prématurée de la dramaturge britannique). Le message n'est jamais explicite et se veut volontairement économe, à l'image de l'écriture retenue, qui laisse entrevoir les noirceurs d'un monde dépressif, que transcende par instants la poésie du propos : des énoncés élaborés avec prudence et circonspection, qui se refusent longtemps à dévoiler l’insoutenable. Des sursauts d'espérance parcourent pourtant ce bel ouvrage, lorsque les morts sont remis à la place qui leur revient : "il ne faut pas s'arrêter, mais simplement s'en remettre à ce qui nous attend, devant ces visages qui sortent de l'ombre et viennent nous habiter, quand certains disparus nous laissent croire que nous ne serons plus que désertés."

B. L.
(mai 2004)

du même auteur
Sweet Home Phase 2, 2005/ Verticales, 2006
Faits d'hiver, L'Ecole des loisirs, 2004
Les choses impossibles L'Ecole des loisirs, septembre 2002

Editions Verticales
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