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Poétique
de l’inachevé
Drôle
de petit roman "berlinois", qui collectionne les rendez-vous
manqués, les histoires inachevées, les rencontres
avortées, où l'absence est au coeur de tout, le pivot
des deux récits entrecroisés : celui de Jakob d'abord,
qui vit seul avec sa mère depuis que son père est
parti pour ne plus revenir. Sa mère travaille dans un petit
restaurant et lui va au lycée ; chaque soir, il l'attend,
mais cette fois, c'est en vain, elle ne rentre pas de la nuit et
le vide s’installe - un vide qui accentue celui autour duquel
vit déjà le couple mère-fils, le gouffre de
l'absence paternelle. L’un des rêves de Jakob met en
évidence cette sensation récurrente et ajoute à
l’angoisse latente dans laquelle baigne le roman : «
C’est alors que quelque chose m’engloutit. Ça
m’attire et ça me prend tout le visage. »
raconte-t-il.
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Puis,
on quitte Jakob pour rencontrer Anna, dont le récit s’adresse
à Bastian, le petit ami qu’elle s'apprête
à retrouver à Berlin après une année
passée en France - mais Bastian est parti : pour Anna,
comme pour Jakob, l’absence prend de l’épaisseur
et submerge toute autre sensation ou émotion : «
Berlin est vide. Et je suis vide aussi. »...
Ces deux-là, qui ne sont pas vraiment faits pour se rencontrer
(Jakob est un tout jeune homme sans expérience et Anna
une grande jeune fille qui sort d'une histoire douloureuse),
font connaissance un peu par hasard (c'est du moins ce que nous
pensons au départ...), lors d'une soirée, comme
si leur souffrance les rapprochait l'un de l'autre, intuitivement. |
Mais contre
toute attente, ce beau récit ne relate pas une histoire d'amour
naissante, les émois décrits ici ne répondent
pas aux critères généralement admis : la rencontre
fortuite et éphémère, de deux êtres temporairement
à la dérive, est très émouvante mais
laissée en suspens - il ne nous sera pas donné d'en
savoir beaucoup plus - ce qui se passe l'espace de quelques jours
suffira à poser l’atmosphère. Une narration
qui suggère l’essentiel plus qu'il ne le raconte ;
des secrets demeurent, des pans narratifs restent dans l'ombre (l'escapade
de la mère de Jakob, entre autres) - par pudeur mais aussi
par souci esthétique : comme si trop en dire pouvait anéantir
la poésie de cette rencontre et l'intimité qui prend
forme entre Anna et Jakob. Le dénouement, qui recèle
quelques lueurs d’espoir, prend des allures d’inachevé,
se refuse à être tranché, peut-être pour
montrer que la vie (même celle d'êtres de papier...)
continue, en dépit des ruptures et des non-dits ; ainsi,
que le lecteur n'attende pas de «suite», et plutôt,
qu'il apprenne à compter sur sa propre imagination afin de
rêver plusieurs issues possibles...
B.
Longre
(avril 2004)

du
même auteur
Les choses impossibles
L'Ecole des loisirs, septembre 2002
http://www.ecoledesloisirs.fr
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