Faits d'hiver
collection Médium
L'Ecole des Loisirs, 2004
à partir de 13 ans

 

Poétique de l’inachevé

Drôle de petit roman "berlinois", qui collectionne les rendez-vous manqués, les histoires inachevées, les rencontres avortées, où l'absence est au coeur de tout, le pivot des deux récits entrecroisés : celui de Jakob d'abord, qui vit seul avec sa mère depuis que son père est parti pour ne plus revenir. Sa mère travaille dans un petit restaurant et lui va au lycée ; chaque soir, il l'attend, mais cette fois, c'est en vain, elle ne rentre pas de la nuit et le vide s’installe - un vide qui accentue celui autour duquel vit déjà le couple mère-fils, le gouffre de l'absence paternelle. L’un des rêves de Jakob met en évidence cette sensation récurrente et ajoute à l’angoisse latente dans laquelle baigne le roman : « C’est alors que quelque chose m’engloutit. Ça m’attire et ça me prend tout le visage. » raconte-t-il.

Puis, on quitte Jakob pour rencontrer Anna, dont le récit s’adresse à Bastian, le petit ami qu’elle s'apprête à retrouver à Berlin après une année passée en France - mais Bastian est parti : pour Anna, comme pour Jakob, l’absence prend de l’épaisseur et submerge toute autre sensation ou émotion : « Berlin est vide. Et je suis vide aussi. »...
Ces deux-là, qui ne sont pas vraiment faits pour se rencontrer (Jakob est un tout jeune homme sans expérience et Anna une grande jeune fille qui sort d'une histoire douloureuse), font connaissance un peu par hasard (c'est du moins ce que nous pensons au départ...), lors d'une soirée, comme si leur souffrance les rapprochait l'un de l'autre, intuitivement.

Mais contre toute attente, ce beau récit ne relate pas une histoire d'amour naissante, les émois décrits ici ne répondent pas aux critères généralement admis : la rencontre fortuite et éphémère, de deux êtres temporairement à la dérive, est très émouvante mais laissée en suspens - il ne nous sera pas donné d'en savoir beaucoup plus - ce qui se passe l'espace de quelques jours suffira à poser l’atmosphère. Une narration qui suggère l’essentiel plus qu'il ne le raconte ; des secrets demeurent, des pans narratifs restent dans l'ombre (l'escapade de la mère de Jakob, entre autres) - par pudeur mais aussi par souci esthétique : comme si trop en dire pouvait anéantir la poésie de cette rencontre et l'intimité qui prend forme entre Anna et Jakob. Le dénouement, qui recèle quelques lueurs d’espoir, prend des allures d’inachevé, se refuse à être tranché, peut-être pour montrer que la vie (même celle d'êtres de papier...) continue, en dépit des ruptures et des non-dits ; ainsi, que le lecteur n'attende pas de «suite», et plutôt, qu'il apprenne à compter sur sa propre imagination afin de rêver plusieurs issues possibles...

B. Longre
(avril 2004)

du même auteur
Les choses impossibles L'Ecole des loisirs, septembre 2002

http://www.ecoledesloisirs.fr