Le Café Zimmermann
Seuil, septembre 2001

Seuil, Points, n° 1114
septembre 2003

 

Jean-Sébastien Bach est bien vivant, Catherine Lépront nous en fournit le témoignage. Qu'on se rassure : Le Café Zimmermann n'est pas une énième biographie ni un énième essai sur le Cantor de Leipzig. Au contraire : on sort du roman comme d'un concert, les sens en éveil et l'esprit un peu brouillé, la tête pleine de sons et le cœur réjoui.

Au festival de R., vont se retrouver les membres de l'Ensemble du Nord, venu du Danemark jouer le Concerto pour clavecin en ré mineur BWV 1052 (l'un des sept concertos écrits entre 1730 et 1733), une oeuvre majeure qui va parcourir le roman de part en part, dans des développement analytiques fort approfondis. Alors, comme au café Zimmermann de l'époque de Bach, se nouent des liens entre les musiciens et quelques personnes gravitant autour d'eux dans cette petite ville de la province française : Gabriel Meuret, Joséphine Kahane aussi seule, aussi vivante et aussi habitée par la mort que Jean-Sébastien pouvait l'être au milieu de tout son monde, quelques autres encore. Rencontres amicales ou amoureuses, musicales en tout cas, placées sous le regard bienveillant, tranquille, brusquement présent et brusquement absent, de Hanne, l'imprévisible épouse du chef de l'Ensemble, Vilhem Zachariasen. Un tel rassemblement permet à l'auteur, dans des mises en scène savoureuses, de jouer sur les registres de la satire sociale, opposant les êtres authentiques (musiciens ou non) à ceux qui ne sont qu'en représentation mondaine.

Mais c'est surtout l'occasion d'une composition artistique. Le roman est musical non seulement par son sujet, par la présence véritable de Bach au milieu de ses interprètes et auditeurs du XXè siècle, mais aussi par sa structure. Une composition en trois mouvements, dans laquelle les voix de chaque protagoniste, comme une succession de plusieurs instruments dont les timbres finalement se superposent, se font entendre tout à tour, chaque chapitre, à la première personne, étant celui d'un personnage particulier. L'intrigue se construit donc peu à peu sur des rythmes divers, avançant selon une syntaxe qui elle aussi prend toutes les apparences de successions sonores : récit et discours mêlés, en des phrasés mélodiques où la virgule a valeur de soupir ou de demi-soupir, respiration sur laquelle le texte reprend son élan vers de nouvelles variations. Variations thématiques et sonores, avec par exemple – souvenir de Flaubert – le jeu de la voyelle « a » sur les noms propres, à l'image de celui de Bach.

Composition artistique donc, redisons-le, qui doit et apporte beaucoup à la musique, à laquelle se mêle l'insistance du regard : spectacles de groupes humains plus ou moins statiques, spectacles d'objets rassemblés, comme ces « instruments agglutinés les uns contre les autres [qui] composaient une sorte de nature morte », spectacles de jardins et de fleurs, dont les noms énumérés sonnent comme s'égrènent les notes du clavecin… Visuels ou auditifs, Le Café Zimmermann ne livre pas tous ses secrets, il s'en faut de beaucoup, comparable en cela, toutes précautions prises, toutes proportions gardées, et à condition que l'on soit attentif, aux architectures savantes, mystérieuses et bouleversantes des grandes œuvres de Bach.

J.P. Longre

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la "Pléiade", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

Le Seuil
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Bach
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