|
Entre
archéologie littéraire en gestation et anthropologie
de l’intime.
«
On se suicide toujours trop tard. » (Cioran)
Roman ou documentaire
? Autofiction ou travail journalistique ? Il serait téméraire
de trop vouloir démêler les fils narratifs et génériques
de cet ouvrage saisissant, qui se veut finalement tel que l’auteur
le revendique, ébauche docu-romanesque avouée. Neuf
nuits se comporte comme la transcription en apparence
chaotique d'un work in progress, le lecteur assistant à
l'enquête qui semble se dérouler simultanément
à la lecture... Effet d'optique, certes, mais la profonde
empathie ressentie pour l'auteur (son obsession devenant la nôtre...)
et pour l'objet de son investigation (l’anthropologue Buell
Quain), est un sentiment bien réel. Et, au bout de quelques
pages, on est déjà happé par "l'affaire"
Quain : l’anthropologue nord-américain de l'université
de Columbia s'est donné la mort en 1939 au fin fond du Xingu
à l'âge indécent de 27 ans, laissant derrière
lui des lettres qui apportent quelques indices sur les motifs de
son geste ultime mais qui ne suffisent pas à percer un secret
que l'on devine dévastateur.
Bernado Carvalho,
tombé par hasard sur un article mentionnant brièvement
cette tragédie, a fouillé sans répit le passé
du jeune homme, est parti sur les traces de ceux qui l'ont connu
(famille, confrères, Indiens), a interrogé et comparé
les articles, les ouvrages, les lettres et les archives... et de
nous en faire part avec une surprenante minutie, comme si sa propre
vie en dépendait. Est-ce la passion que Bernado Carvalho
met dans sa quête qui transforme Buell Quain en être
fascinant, ou bien l’anthropologue disparu l'est-il par essence
? L'auteur retrace les étapes de son enquête et s'explique
régulièrement sur ses motivations : "L'histoire
était réellement incroyable. (...) J'ai reconstitué
un puzzle et je me suis créé une image de celui que
je cherchais." Une image sans nul doute incomplète,
mais cependant construite à partir de documents et de témoignages
authentiques. Il est certain que Buell Quain avait été
très affecté par un séjour antérieur
chez les Indiens Trumaï, un peuple terrorisé, en voie
d'extinction, et que lors de son séjour chez les Kraho, peu
de temps avant de se donner la mort, il semblait particulièrement
instable et agité. L'auteur ne délaisse aucune piste,
réelle ou imaginaire : on parle d'un mal incurable (la syphilis,
selon Claude Lévi-Strauss, que Buell Quain avait croisé
brièvement au Brésil), de difficultés familiales,
de son souci de paraître moins riche qu’il n’était,
ou du sentiment d'avoir déjà trop voyagé, d'avoir
fait le tour de ce que la vie et le monde pouvaient lui apporter
et d’avoir quitté le paradis qu’il pensait avoir
trouvé aux îles Fidji.
A défaut
de faire toute la lumière sur ce mal (physiologique et/ou
existentiel) qui rongeait le chercheur, à défaut d’atteindre
une vérité volatile (que la subjectivité et
les propres secrets des personnes ayant été en contact
avec Buell Quain rendent plus mouvante encore), Bernado Carvalho
emprunte les voies certainement plus rassurantes de la fiction en
insérant à son enquête des lettres inventées,
sorte de testament-confession que Manoel Perna, un ingénieur
de la ville la plus proche, le seul ami de Quain dans le Xingu,
aurait écrit ; en se réappropriant les événements,
en réinventant un Quain à son image, Bernado Carvalho
libère son imagination, lui évitant de s'atrophier
face à la frustrante investigation qu'il a entreprise. Ces
textes lancinants, adressés à un interlocuteur invisible,
apportent des éclaircissements pourtant inadéquats,
mais l'énigme se fait moins lointaine. Manoel Perna se remémore
le temps passé (« neuf nuits » en tout
et pour tout) avec celui qu’il considérait comme un
ami – parvenant à cerner son désespoir - tout
en répétant que ce qu’il relate «
est un mélange entre ce qu’il m’a raconté
et ce que j’ai imaginé. », sa confession
se faisant le reflet du roman tout entier – comme si l’alternance
entre faits et fiction, entre témoignages contradictoires
et écrits authentiques, était, en définitive,
l’unique recours ; et l'auteur compte sur le lecteur pour
compléter le récit en faisant dire à son personnage
Manoel : « Les histoires dépendent avant tout de
la confiance de celui qui les écoute et de sa capacité
de les interpréter. »
 |
Pourtant,
on entraperçoit ici les limites de la fiction, insuffisante
à combler les vacances de l’histoire. C’est
ainsi qu’à mi-parcours, le romancier change provisoirement
de tactique et met en parallèle ses propres expériences
et celles de Quain, une manière de renforcer l’obsession
qu’il éprouve pour le fantôme de l’anthropologue.
Il se remémore les vacances qu’il passait dans
le Xingu avec son père, qui y possédait des terres
: « la représentation de l’enfer, tel
que je me l’imagine, (…) remontait au Xingu de mon
enfance. » Plus loin, il ajoute : « Je
ne comprenais pas pourquoi les Indiens s’étaient
installés là, ce qui leur avait pris, cela me
paraissait d’une bêtise incroyable, et même
d’un masochisme certain et une espèce de suicide.
» C’est un anthropologue qui l’éclairera,
expliquant que les Indiens « ont été
repoussés, acculés, ils ont fui jusqu’à
s’établir dans le lieu le plus inhospitalier et
inaccessible, le plus impropre à leur survie et en même
temps leur unique et dernier refuge. » |
Le souvenir
de cette région, peuplée d’Indiens acculturés
(« spectacle déprimant ») concorde en
partie avec ce que Quain avait pu écrire, déjà,
en 1939 (« Le traitement officiel a réduit les
Indiens à la paupérisation. »). De retour
dans le Xingu en 2001, pour les besoins de son enquête, l’auteur
vit une expérience passablement traumatisante, un séjour
qu’il relate dans le détail et dominé par une
terreur (face aux rituels préparés par les Indiens,
qui semblent s’amuser de sa réticence à y prendre
part) prenant le pas sur sa compassion : « Je ne suis
pas anthropologue, je n’ai pas une belle âme. J’en
ai eu plein le dos. » ; un épisode que l’on
découvre partagé entre rire et malaise : l’intellectuel
n’a rien d’un aventurier et atterri dans un milieu hostile,
humilié et ridiculisé par des Indiens entre deux mondes,
tandis qu’il se sent paradoxalement coupable de se comporter
avec tant de mauvaise humeur.
Mais sans être
anthropologue, Bernado Carvalho, tout en s’émerveillant
de la tendresse et de la tolérance dont les Indiens font
montre à l’égard des enfants, s’efforce
de comprendre (une admirable volonté d’aller au-delà
des clichés paternalistes) et met le doigt sur ce qui provoque
l’incompréhension mutuelle entre les deux peuples,
Brésiliens et Indiens, sur l’impossibilité pour
les Blancs individualistes de s’adapter à la vision
indienne des interactions humaines : «Ce n’est pas
une relation d’égal à égal, mais d’adoption
mutuelle (…) : au village, vous êtes leur enfant ; en
ville, ils sont votre enfant. » Mais les Indiens sont
aussi des victimes, « les orphelins de la civilisation.
Ils sont abandonnés. » - une solitude analogue
à celle que l’anthropologue ressentait dans le Xingu
et qui rejoint l’analyse de Manoel Perna parlant de Quain
et des Indiens Trumaï : « il avait rencontré
un peuple dont la culture était la représentation
collective du désespoir qu’il vivait lui-même.
»
Les liens entre
anthropologie et littérature peuvent se faire ténus
(par exemple, on renverra le lecteur à Eden
Cannibale de l'anthropologue Alain Testart, dans
la veine des grands romans philosophiques, où connaissances
scientifiques et fiction font bon ménage), les deux disciplines
se donnant pour tâche, en définitive, d'explorer l'humain
dans toutes ses dimensions et de débusquer des invariants
de la condition humaine – analogie que l’on trouvera
tout au long de ce roman à nul autre pareil, palpitante quête
effectuée par un homme qui s’avoue «complètement
obsédé », « hypnotisé
» par la béance des faits et par l’anthropologue
lui-même : le vide qu’il laisse en se suicidant évoquant
naturellement la vacuité de toute existence. L’architecture
romanesque d’abord déroutante remporte rapidement l’adhésion
du lecteur, qui est prêt à suivre fidèlement
les hypothèses que l’auteur échafaude, les différents
niveaux de lecture qu’il impose et ses propres tâtonnements,
dans une prose précise et sobre.
Mais qui possède véritablement les clés ? Le
romancier, archéologue de l’âme, ou son personnage,
Manoel Perna, dépositaire imaginaire des secrets de Quain
? On penchera pour le second, dont la prose emberlificotée
révèle ce que nous aussi nous nous surprenons à
vouloir ardemment saisir : « Nous sommes tous des chiens
de bord de route, pris au dépourvu, incapables de comprendre
que c’est toujours le mauvais moment pour traverser. »
B.
Longre
(août 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

Editions
Métailié
http://www.metailie.info/
http://www.mnsu.edu/emuseum/information/biography/pqrst/quain_bell.html
http://www.socioambiental.org/website/pib/epienglish/xingu/xingu.shtm
l'année
brésilienne
http://www.BRESILBRESILS.org/
http://www.portrasdasletras.com.br/pdtl2/sub.php?op=resumos/docs
http://www.librairie-portugaise.com/mlp/auteurs/bresil/carvber.htm
|