Unless
(Fourth Estate, 2002)

Bonté
(traduit de l'anglais par C. Schwaller)
Editions Calmann-Lévy, 2003


sortie en poche, octobre 2005

 

Bonté des femmes, grandeur des hommes ?

Reta Winters, romancière, traductrice et mère de famille, ne pensait pas qu'un jour son bonheur monotone serait brisé par un fait absurde, un mal engendré par l'attitude inexplicable de la plus âgée de ses trois filles, Norah ; cette dernière a subitement disparu, a quitté l'université et son petit ami ; ses parents la retrouvent quelques jours plus tard assise devant une station de métro de Toronto, recroquevillée et muette, peu désireuse d'expliquer pourquoi elle a accroché à son cou un carton où l'on peut lire "Bonté". Reta s'interroge sur ce geste incompréhensible, tout en analysant combien sa propre vie intérieure s'en trouve transformée. L'image qu'elle renvoie aux autres s'est modifiée, elle n'est plus seulement une femme écrivain, admiratrice et traductrice de Danielle Westerman, la célèbre féministe francophone, mais aussi une mère qui n'a pas su empêcher la fuite de cette fille parfaite et discrète.

Les semaines et les mois passent, mais aucun des membres de la famille ne parvient à élucider la mystérieuse conduite de Norah ; ses soeurs lui rendent "visite" chaque samedi, et passent la journée assises auprès d'elle sur le trottoir. Son père, médecin, se plonge dans des ouvrages de psychologie et pense que sa fille réagit de façon post-traumatique ; Reta, quant à elle, semble pourvue d'une intuition tout autre ; sa fille fait partie de cette moitié de l'humanité que l'on oublie, ce groupe humain qui est le plus souvent mis de côté, que ce soit dans les médias, en politique, mais aussi en littérature : les femmes. Au lieu de se battre, Norah se serait résignée à son sort et aurait abandonné tout espoir de pouvoir atteindre la "grandeur" ("greatness") généralement attribuée uniquement aux hommes et se serait ainsi reportée sur la bonté ("goodness"), beaucoup moins prestigieuse. Mais cette explication lui est soufflée par sa vieille amie Danielle Westerman, qui pense que Norah s'est "tout simplement laissée aller vers ce refuge traditionnel des femmes qui n'ont aucun pouvoir : elle avait ainsi fait sienne cette totale impuissance, cette passivité absolue. Ne faisant rien, elle avait revendiqué tout." (en français dans le texte). Un militantisme trop rationnel aux yeux de Reta, qui sent de manière indicible que sa fille est en quelque sorte perdue. Seul lui reste le petit mot unless, un "miracle du langage et de la perception", auquel elle se raccroche, car porteur d'espoir ; une espérance tournée vers l'hypothétique, à la mesure de cette conjonction, qui "ne peut être exprimée en français" (c'est du moins ce qu'affirme la narratrice, mais que l'on peut néanmoins traduire par "à moins que" ou "sauf")
Unless est un roman en suspension, dans lequel sont contenus quelques mois de douleur de la vie d'une femme qui attend le "rétablissement" moral et psychique de sa fille, tout en écrivant son deuxième roman, une histoire un peu frivole qui lui permet de se plonger dans un autre monde, quelques heures par jour ; une invention narrative astucieuse qui permet une mise en abîme vertigineuse voire "incestueuse", alors que Reta déclare : "une femme écrivain qui écrit sur une femme écrivain qui écrit"... Qui parle ici ? Reta Winters ou Carol Shields, dont la figure transparaît souvent derrière Reta, en filigrane ? (Car on pourrait même faire précéder ce passage de "Shields est une femme écrivain qui écrit sur Reta, une femme écrivain...").
De même, l'on sent que l'auteur prend le dessus lorsque Reta tente de se justifier : "Pour beaucoup d'écrivains, c'est [l'écriture] le territoire le plus riche que l'on puisse imaginer". (une assertion que l'on pourrait aussi appliquer à nombre de romans récents, comme Any Human Heart de William Boyd ou Thinks de David Lodge, dans La nouvelle pornographie de Marie Nimier ou Portraits d'écrivains de Jean-Jacques Nuel).

L'écriture de Carol Shields est exceptionnelle ; chaque terme est pesé, choisi de façon méticuleuse, jusqu'aux mots que l'on croit toujours secondaires, sans sémantisme plein, que l'on nomme aussi des "mots grammaticaux", mais dont la présence est essentielle à toute construction langagière, comme ce Unless ou chacun des titres des chapitres (Nearly, So, Yet, Instead, Thereof...) : "Une vie est remplie d'événements isolés mais ces événements, s'ils doivent former un récit cohérent, exigent d'être cimentés par des petits fragments de grammaire (...) difficiles à définir". La création littéraire est au centre de ce roman, dont certains passages recèlent de multiples idées entremêlées, une profondeur qui dissimule plusieurs niveaux de lecture, tant l'esprit et le style de Carole Shields sont vivaces, s'accrochant à chaque détail, décryptant chaque geste et chaque émotion d'où s'écoulent plusieurs interprétations tangibles.

L'auteure donne peu à peu les clés de lecture de ce roman indéfinissable et brillant, qui résonne comme une mélodie vive et sombre tout à la fois, incarnée par le personnage profondément touchant de Reta ; les maux qu'elle décrit dans des lettres qu'elle n'envoie jamais sont les passages les plus émouvants : des missives adressées à des hommes qui ont oublié que les femmes existaient (un romancier, des journalistes, un directeur de magazine...), dirigées contre cette insultante indifférence qui consiste à oblitérer la moitié de l'humanité de ses pensées, dès que l'on touche à la science, à la politique, aux arts ou à la littérature, bref, dès que l'on sort du monde clos du foyer... La lutte de Reta Winters / Carol Shields contre cette injustice n'a rien de fanatique, elle est uniquement motivée par le bon sens et la lucidité d'une auteure pour qui le féminisme consiste "simplement à reconnaître que les femmes sont humaines" ("Simply an acknowledgement that women are human").

Blandine Longre
(juillet 2002)

L'Editeur
http://www.4thestate.co.uk/

http://www.theatlantic.com/unbound/factfict/ff9901.htm

http://www.oprf.com/Shields/

http://www.chron.com/cs/CDA/story.hts/ae/books/ch1/1434414