de Delphine Gleise
Film français, 2001 / durée : 2h10

Festival de Cannes 2002 (Un certain regard)
avec Chiara Mastroianni, Angela Molina, Lio, Lucia Sanchez, Clovis Cornillac

en salles le 13 novembre 2002


Un premier film surprenant et dérangeant


Premier film d'une jeune réalisatrice très prometteuse de 29 ans, Carnages (sélection officielle au festival de Cannes catégorie Un certain Regard et Prix de la Jeunesse) fait figure d'OVNI surréaliste : un enchevêtrement de séquences façon Almodovar, s'orchestrant autour de la mise à mort d'un taureau, entremêle les vies d'une dizaine de personnages.
Tout part d'une petite fille terrorisée par les animaux, qui exorcise sa peur en regardant des corridas à la télévision. Lors d'un de ces spectacles, le matador est blessé gravement. Le film va relier en une boucle parfaite la petite Winnie au torero (interprété par un jeune matador français, Julien Lescarret), en passant par tous les autres personnages du film. Le taureau mort, Romero, est le deuxième fil conducteur du film : après avoir été " désossé ", on suit le périple de chaque partie de son corps qui nous fait entrer de plein fouet dans l'intimité de ces personnages peu conventionnels. Les yeux du taureau sont étudiés par un chercheur (Jacques Gamblin) en couple avec Lio, enceinte. Les cornes nous font rentrer dans la roulotte d'une vieille femme et son fils, taxidermiste. Un os de rotule atterrit dans la gueule du chien de Winnie etc. Les destins de chacun s'imbriquent, et l'histoire fait vite sens pour le spectateur déboussolé que nous sommes au début.

Les ruptures de ton déconcertent et prennent le spectateur par surprise : le réalisme et le tragique côtoient le burlesque et l'irrationnel (voir la scène finale de Carlotta, l'apprentie comédienne jouée par Chiara Mastroiani, et d'Alexi le philosophe suicidaire, dans une démonstration assez "kitsch" de patinage artistique !). Les scènes les plus fortes sont peut-être celles entre la vieille femme et son fils, partageant l'intimité d'une caravane, un couple étrange que l'on dirait sorti tout droit d'un documentaire belge de " Strip-tease ". Delphine Gleize dit que "tout le film est une initiation à la naissance", car chaque personnage se retrouve à un moment de sa vie face au taureau, à sa bête noire, à ses angoisses, contre lesquelles il doit se battre pour exister. Le film est une allégorie de la renaissance, à l'image du torero en attente d'une greffe de foie, qui renaîtra encore plus valeureux.

L'insoutenable pesanteur du macabre
"Carnages" est dérivé du terme "carne", la viande, et symbolise la chair dans ce qu'elle peut avoir de plus brutal, physique, mais surtout de plus proche de la mort. Âmes sensibles s'abstenir : des scènes insoutenables de tauromachie, de suicide, d'opération de transplantation, d'éviscération, visages de grands brûlés… rendent le film excessivement pesant et angoissant. Delphine Gleize cherche à déranger le spectateur. Le thème du morbide imprègne le film : sang de la corrida, du torero blessé, suicides ratés et réussis, animaux morts… dans une surenchère qui dessert parfois le film. Le seul bémol que l'on peut mettre au film réside certainement dans l'exagération des coïncidences, des analogies, qui prêtent au film des accents farcesques involontaires.
Delphine Gleize, que l'on sent marquée par ses études de Lettres, a accouché d'un film monstrueux et protéiforme, comme elle le qualifie elle-même, où rien n'est laissé au hasard. L'écriture du scénario lui a pris cinq ans et porte la marque de l'émulation, bien qu'elle se défende d'avoir fait un film intellectuel. Elle questionne le spectateur, le met face à ses angoisses primaires de mort, cherchant à le violenter et à le dégoûter. Cet aspect macabre et torturé tranche beaucoup avec la personnalité joviale et rayonnante de la jolie Delphine ! Enfin, elle a su s'entourer d'acteurs excellents et la BO originale d'Eric Neveux (Mr Neveux pour les fans de musique électronique), très forte, fait corps avec les images et donne une intensité bouleversante à de nombreuses scènes.
Des personnalités à suivre…

Emilie Jullin
(octobre 2002)

http://www.carnages-lefilm.com/