Une histoire perdue
(Denoël, 2003)
traduit du néerlandais par Mireille Cohendy

 

La quête du sens

Chafa est une jeune fille qui se pose beaucoup de questions et pas nécessairement celles qui travaillent généralement les jeunes filles de vingt ans, dans les années 70, à Anvers... Les siennes sont d'ordre métaphysique, religieux et scientifique et ont peu de rapport avec la libération sexuelle qui fait rage. Chafa s'est inscrite en fac de philosophie et coûte que coûte, tente d'appliquer à sa vie quotidienne ce qu'elle découvre en étudiant : elle décide de mener "la vie de recluse qui sied à un philosophe", quitte le foyer de ses parents et loue une chambre minable sous les combles. Cependant, elle suit rarement les cours dispensés à l'université, pour de vulgaires raisons financières ! Elle travaille chaque matin chez un fleuriste, où elle élabore des couronnes mortuaires et l'après-midi, elle se rend chez les Kalman, qui l'ont engagée comme "promeneuse", un euphémisme pour bonne d'enfants ; les Kalman sont des juifs hassidiques, très pieux, et obéissent à des préceptes que Chafa a bien du mal à comprendre voire accepter ; de même, elle ne discerne pas pourquoi Monsieur Kalman semble autant la mépriser, bien qu'elle aussi soit juive.

Mais si elle garde cet emploi, c'est "à cause d'une passion inexplicable pour un petit maigrichon qui faisait encore pipi dans sa culotte", Simcha, quatre ans, un enfant silencieux et très craintif, mais qu'elle entoure de tendresse, tant il prend de plaisir à leurs promenades dans le parc, au bord de l'étang. Dans le même temps, la jeune fille passe ses nuits dans les livres : religion et philosophie, Einstein et Marx, la Bible et la Torah, tout y passe, tant elle a soif de connaissance ; une façon indirecte de parvenir à mieux cerner les Kalman et à se rapprocher de Simcha ("Je me procurais aussi des livres sur le Baal Chem Tov, qui, dans la première moitié du dix-huitième siècle, avait fondé le mouvement hassidique et qui, d'après ses disciples, avait accompli de nombreux miracles".)

La quête de Chafa n'a rien de vain, et elle s'interroge tout particulièrement sur l'existence d'un dieu, tout en ne cessant de douter ("ils avaient oublié qu'ils l'avaient fait eux-mêmes et Lui avaient donné une âme"), sur sa propre appartenance à la communauté juive (même si elle n'en suit pas les règles) et discute longuement avec son père (un homme paisible mais farfelu, qui s'est mis en tête de retrouver des valises, enterrées quelque part dans Anvers, durant la guerre...) ; il accuse les juifs intégristes de donner une fausse image des Juifs au reste du monde : "C'est mauvais signe que les hassidim soient considérés comme les représentants types du judaïsme (...) par les Juifs eux-mêmes. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien regretter bon sang ? Le Moyen Age ?" Pour lui, c'est "grâce à l'assimilation et au dialogue que le judaïsme a survécu. Avec leurs papillotes, leurs caftans et leurs idées arriérées, les hassidim ne sont qu'une caricature d'eux-mêmes." explique-t-il avec humour. Quant à sa mère, une rescapée des camps de la mort, il semble à Chafa qu'elle se raccroche à des futilités afin d'oublier le passé : "A entendre ma mère se préoccuper ainsi des oeufs dans le cake, on ne pouvait imaginer que quand elle avait mon âge, attelée comme un âne, elle tirait une charette remplie de pommes de terre dans les rues d'Auschwitz (...) Chaque jour, elle enfouissait Auschwitz sous les recettes de cake et les séances de thé entre amies : l'archéologie à l'envers"...
Contrairement à sa mère, qui vit dans le leurre, Chafa est bien déterminée à avoir le fin mot de l'histoire, à explorer, fouiller tant qu'elle peut ; mais voilà, la vérité ultime qu'elle recherche, personne n'a jamais pu encore la découvrir... Une histoire perdue raconte quelques mois dans l'existence d'une jeune fille curieuse et atypique, révoltée à l'idée que l'on puisse subir des humiliations sans se défendre (c'est en tous les cas le comportement des Kalman, aux prises avec un pathétique concierge antisémite) ; un récit qui rappelle, par instants, la quête d'un autre écrivain néerlandais, Harry Mulisch (tout particulièrement dans La Procédure) ainsi que le très classique débat qui oppose scientia à sapientia, la science au spirituel.

Blandine Longre
(mai 2003)

Carl Friedman est poétesse, traductrice, journaliste. Ce roman a été adapté pour le cinéma par Jeroen Krabbe, avec Isabella Rossellini dans le rôle principal.

Denoël
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