Ceux qu'on jette à la mer
Editions de l'Olivier, 2001

 

 

L'épopée de Tian Sen

Le voyage que raconte Tian Sen, un jeune chinois de 20 ans, est une plongée dans l'horreur humaine, dans la folie d'un déracinement volontaire ; un choix qui n'en est pas vraiment un pour ces dizaines d'hommes en quête d'une vie meilleure, vers l'Amérique. Le capitaine ne leur promet pourtant qu'Haïti (une terrible ironie, lorsque l'on a un peu entendu parler de la misère haïtienne), et ils ont tous payé très cher leur pauvre paillasse à fond de cale. Malgré sa cargaison de clandestins à demi-affamés, la proie facile des pirates des mers, le Ming Sing 23 poursuit sa route. A sa tête, le terrible Yap, chargé de contrôler cartes, itinéraires, rations et passagers, que gagne peu à peu la folie.

Tian Sen semble conquis par ce féroce navigateur, l'écoute raconter ses précédents voyages et le regarde naviguer. Mais son unique façon de survivre déroute ses compagnons : il parle aux étoiles, se languit de sa ville et de ses amis, et surtout de Hoy dont il a pris la place sur ce bateau. La faim et la peur font le quotidien des passagers mais l'esprit de Tian Sen est bousculé par d'autres sentiments, qu'il raconte à ses amis-étoiles : "J'ai honte de ce voyage, honte d'en faire partie, d'avoir quitté la ville pour crever ici, loin de vous, avec des gens que je ne connais pas (...) Je ressasse ce voyage de misère en attendant la vague salutaire." La mort, omniprésente, est d'abord incarnée par la mystérieuse disparition d'un homme malade, que l'on laisse agonisant sur le pont. Tian Sen refuse de croire à cette mort, mais sa rébellion est vite étouffée. Puis, les passagers s'en prennent à Yap, à qui ils offrent une parodie de jugement. Bien vite, ce semblant de mutinerie est écrasé mais le bateau dérive et les rations s'amenuisent...
En parallèle à la dérive de ce rafiot (que les passagers refusent, pour sauvegarder leur dignité, d'assimiler à un boat-people) Carl de Souza donne voix à un personnage dont l'esprit est tout autant à la dérive, entre ciel et mer. Alternant poésie lancinante et réalisme, la prose de l'auteur nous trimbale dans un univers où prédomine un désespoir si intense qu'aucun des personnages, nous le savons, ne pourra être sauvé, où la rédemption des êtres est impossible.

Presque allégorique dans son étude systématique de l'exil et de la condition humaine incarnée par la pathétique épopée de Tian Sen, Ceux qu'on jette à la mer est un beau roman, un de ceux que l'on oublie difficilement et qui hante nos pensées longtemps après qu'on l'a refermé, ne serait-ce que parce qu'il s'intéresse à des hommes oubliés, que seules la naïveté ou l'ignorance peuvent sauver du désespoir.

Blandine Longre
(déc. 2001)