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L'épopée
de Tian Sen
Le voyage que
raconte Tian Sen, un jeune chinois de 20 ans, est une plongée
dans l'horreur humaine, dans la folie d'un déracinement volontaire
; un choix qui n'en est pas vraiment un pour ces dizaines d'hommes
en quête d'une vie meilleure, vers l'Amérique. Le capitaine
ne leur promet pourtant qu'Haïti (une terrible ironie, lorsque
l'on a un peu entendu parler de la misère haïtienne),
et ils ont tous payé très cher leur pauvre paillasse
à fond de cale. Malgré sa cargaison de clandestins
à demi-affamés, la proie facile des pirates des mers,
le Ming Sing 23 poursuit sa route. A sa tête, le terrible
Yap, chargé de contrôler cartes, itinéraires,
rations et passagers, que gagne peu à peu la folie.
Tian Sen semble
conquis par ce féroce navigateur, l'écoute raconter
ses précédents voyages et le regarde naviguer. Mais
son unique façon de survivre déroute ses compagnons
: il parle aux étoiles, se languit de sa ville et de ses
amis, et surtout de Hoy dont il a pris la place sur ce bateau. La
faim et la peur font le quotidien des passagers mais l'esprit de
Tian Sen est bousculé par d'autres sentiments, qu'il raconte
à ses amis-étoiles : "J'ai honte de ce voyage,
honte d'en faire partie, d'avoir quitté la ville pour crever
ici, loin de vous, avec des gens que je ne connais pas (...) Je
ressasse ce voyage de misère en attendant la vague salutaire."
La mort, omniprésente, est d'abord incarnée par la
mystérieuse disparition d'un homme malade, que l'on laisse
agonisant sur le pont. Tian Sen refuse de croire à cette
mort, mais sa rébellion est vite étouffée.
Puis, les passagers s'en prennent à Yap, à qui ils
offrent une parodie de jugement. Bien vite, ce semblant de mutinerie
est écrasé mais le bateau dérive et les rations
s'amenuisent...
En parallèle à la dérive de ce rafiot (que
les passagers refusent, pour sauvegarder leur dignité, d'assimiler
à un boat-people) Carl de Souza donne voix à un personnage
dont l'esprit est tout autant à la dérive, entre ciel
et mer. Alternant poésie lancinante et réalisme, la
prose de l'auteur nous trimbale dans un univers où prédomine
un désespoir si intense qu'aucun des personnages, nous le
savons, ne pourra être sauvé, où la rédemption
des êtres est impossible.
Presque allégorique
dans son étude systématique de l'exil et de la condition
humaine incarnée par la pathétique épopée
de Tian Sen, Ceux qu'on jette à la mer est
un beau roman, un de ceux que l'on oublie difficilement et qui hante
nos pensées longtemps après qu'on l'a refermé,
ne serait-ce que parce qu'il s'intéresse à des hommes
oubliés, que seules la naïveté ou l'ignorance
peuvent sauver du désespoir.
Blandine
Longre
(déc. 2001)
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