Un éclairage perspicace
Les livres
figurant dans la collection « Birdland » dirigée
par Christian Tarting sont des gages de qualité dans
le domaine du jazz, comme le précédent ouvrage
chroniqué ici, celui du pianiste Enrico
Pieranunzi consacré à Bill Evans. Cette nouvelle
publication apporte un éclairage singulièrement
perspicace sur l’un des musiciens les plus fascinants
et inventifs que le jazz ait comptés au cours de ces
quarante dernières années…
Ce livre débute par une interrogation : "Méconnu
Wayne Shorter ? Vous plaisantez ? Blakey et les Jazz Messengers,
le deuxième quintette historique de Miles Davis, Weather
Report…" et se termine sur une affirmation :
"les révolutions shortériennes ne figent
rien… la démarche n’est traduite par aucune
norme, aucune méthode susceptible d’être
réappropriée au titre d’un nouveau discours
collectif". Quant à moi, je reste perplexe
sur la notion de « flottaison » invoquée
dans le titre, Wayne Shorter (que Michel Delorme qualifie à
juste titre de « génie dans les étoiles
», Gérald Arnaud et moi-même de «
merveilleux souffleur de rêves »), se configurant
plus dans un courant alternatif (discontinu) que continu et
réciproquement, d’où ces «oscillations
(terme plus approprié) d’une identité
musicale », titre du premier chapitre au cours de
son parcours musical, ce que dé/montre l’auteur
à la perfection dans un langage clair et précis
pendant 131 pages plus jalons biographiques, discographie, bibliographie
& filmographie sélectives.
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Dans
« Clés pour une altérité
» (deuxième chapitre) Stéphane
Carini insiste judicieusement sur la différence entre
Shorter et Coltrane ("Wayne Shorter est l’un
des très rares saxophonistes à n’avoir
nourri aucun fantasme à l’égard de John
Coltrane"), qui fut l’objet de bien des
discussions et de controverses dans les années 60
à la parution des disques Blue Note sous la signature
de Shorter après sa sortie des Jazz Messengers, et
notamment l’évolution de sa sonorité
(l’abandon du « gros son ») ; il donne
à titre d’exemples certaines appréciations
qui laissèrent pantois plus d’un amateur, celle
de Philippe Carles, Lucien Malson et André Francis
ou J-E Berendt qui écrivait : "W.S. esthétisa
l’héritage coltranien", ( ! ). Remarquons
également les propos de l’auteur sur "l’invention
d’une nouvelle narrativité, penser la différence"
et surtout, "la double révolution shortérienne." |
Puis l’auteur
analyse avec justesse le travail du saxophoniste aux côtés
de Miles Davis, son rôle dans le « deuxième
quintette historique » (un tableau croisé des trajectoires
musicales, 1964-1970) et au sein de Weather Report dont il fut
l’un des créateurs et co-directeur avec Joe Zawinul.
A regret,
le livre fait peu référence (au sens de l’étude)
au disque 1+1, duo avec Herbie Hancock ainsi qu’au
dernier quartet de Wayne (avec Danilo Perez, John Pattitucci,
Brian Blade) et les enregistrements Footprints live et
Beyond the sound barrier, pourtant symptomatiques de l’univers
de cet artiste qui répéta en 1997 : "composer,
c’est improviser en plus lent" et auquel la
phrase de la pianiste classique Hélène Grimaud
pourrait s’appliquer : "un artiste est presque
toujours tendu sur le bord du délire". (dans
Variations sauvages).
Wayne Shorter,
à écouter et réécouter ; le livre
de Stéphane Carini, à lire et relire. Sans tarder.
Jacques
Chesnel
(novembre 2005)
Jacques Chesnel
est membre de l'Académie du Jazz. Auteur de "Le
Jazz en quarantaine" (Isoète), "Les Grands
Créateurs de Jazz" avec Gérald Arnaud (Bordas)
; auteur et consultant "jazz" pour l'Encyclopédie
Encarta sur CD-Rom. Peintre, il travaille depuis plus de trente
ans sur les rapports entre jazz et peinture.
(www.jazz-chesnel.com).

à
paraître, dans la même collection
Sonny Rollins par Maurizio Giammarco (avril 2006)
http://www.rougeprofond.net/