Les singularités flottantes
de Wayne Shorter

Rouge Profond, collection Birdland, 2005

 

Un éclairage perspicace

Les livres figurant dans la collection « Birdland » dirigée par Christian Tarting sont des gages de qualité dans le domaine du jazz, comme le précédent ouvrage chroniqué ici, celui du pianiste Enrico Pieranunzi consacré à Bill Evans. Cette nouvelle publication apporte un éclairage singulièrement perspicace sur l’un des musiciens les plus fascinants et inventifs que le jazz ait comptés au cours de ces quarante dernières années…
Ce livre débute par une interrogation : "Méconnu Wayne Shorter ? Vous plaisantez ? Blakey et les Jazz Messengers, le deuxième quintette historique de Miles Davis, Weather Report…" et se termine sur une affirmation : "les révolutions shortériennes ne figent rien… la démarche n’est traduite par aucune norme, aucune méthode susceptible d’être réappropriée au titre d’un nouveau discours collectif". Quant à moi, je reste perplexe sur la notion de « flottaison » invoquée dans le titre, Wayne Shorter (que Michel Delorme qualifie à juste titre de « génie dans les étoiles », Gérald Arnaud et moi-même de « merveilleux souffleur de rêves »), se configurant plus dans un courant alternatif (discontinu) que continu et réciproquement, d’où ces «oscillations (terme plus approprié) d’une identité musicale », titre du premier chapitre au cours de son parcours musical, ce que dé/montre l’auteur à la perfection dans un langage clair et précis pendant 131 pages plus jalons biographiques, discographie, bibliographie & filmographie sélectives.

Dans « Clés pour une altérité » (deuxième chapitre) Stéphane Carini insiste judicieusement sur la différence entre Shorter et Coltrane ("Wayne Shorter est l’un des très rares saxophonistes à n’avoir nourri aucun fantasme à l’égard de John Coltrane"), qui fut l’objet de bien des discussions et de controverses dans les années 60 à la parution des disques Blue Note sous la signature de Shorter après sa sortie des Jazz Messengers, et notamment l’évolution de sa sonorité (l’abandon du « gros son ») ; il donne à titre d’exemples certaines appréciations qui laissèrent pantois plus d’un amateur, celle de Philippe Carles, Lucien Malson et André Francis ou J-E Berendt qui écrivait : "W.S. esthétisa l’héritage coltranien", ( ! ). Remarquons également les propos de l’auteur sur "l’invention d’une nouvelle narrativité, penser la différence" et surtout, "la double révolution shortérienne."

Puis l’auteur analyse avec justesse le travail du saxophoniste aux côtés de Miles Davis, son rôle dans le « deuxième quintette historique » (un tableau croisé des trajectoires musicales, 1964-1970) et au sein de Weather Report dont il fut l’un des créateurs et co-directeur avec Joe Zawinul.

A regret, le livre fait peu référence (au sens de l’étude) au disque 1+1, duo avec Herbie Hancock ainsi qu’au dernier quartet de Wayne (avec Danilo Perez, John Pattitucci, Brian Blade) et les enregistrements Footprints live et Beyond the sound barrier, pourtant symptomatiques de l’univers de cet artiste qui répéta en 1997 : "composer, c’est improviser en plus lent" et auquel la phrase de la pianiste classique Hélène Grimaud pourrait s’appliquer : "un artiste est presque toujours tendu sur le bord du délire". (dans Variations sauvages).

Wayne Shorter, à écouter et réécouter ; le livre de Stéphane Carini, à lire et relire. Sans tarder.

Jacques Chesnel
(novembre 2005)


Jacques Chesnel
est membre de l'Académie du Jazz. Auteur de "Le Jazz en quarantaine" (Isoète), "Les Grands Créateurs de Jazz" avec Gérald Arnaud (Bordas) ; auteur et consultant "jazz" pour l'Encyclopédie Encarta sur CD-Rom. Peintre, il travaille depuis plus de trente ans sur les rapports entre jazz et peinture.
(www.jazz-chesnel.com).

 

à paraître, dans la même collection
Sonny Rollins par Maurizio Giammarco (avril 2006)

http://www.rougeprofond.net/