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Can Xue, considérée
comme "la plus moderniste des écrivains chinoises
contemporaines" a écrit La rue de la boue
jaune en 1983 : un ouvrage atypique et extrême, qu'on
aurait du mal à qualifier de roman, quoiqu'il en possède
certaines caractéristiques. Publié en Chine en 1987,
cette allégorie sauvage et semi-fantastique d'une Chine en
pleine mutation capitaliste est terrifiante : La rue de la boue
jaune est une rue introuvable, souvent invisible, peuplée
d'environ six cents êtres qui composent un grouillant microcosme
grotesque et mesquin. La plupart des habitants de cette rue maudite
sont accablés de fatigue, affectés de tous les vices
ou de tous les maux possibles, qui s'accumulent au fur et à
mesure que l'on avance dans les descriptions : maladies de peau,
intestinales et surtout, folie dévastatrice. Leur rue est
une véritable décharge en décomposition, les
insectes, les rats et les chauve-souris y pullulent et chacun y
vit un petit enfer, du vieux Hu San à la mère Qi,
tous sont condamnés à vivre ainsi et à supporter
les disparitions mystérieuses de certains habitants, les
fausses rumeurs et les déclarations d'invisibles dirigeants
qui gouvernent ce monde de marionnettes affaiblies. Leur vie est
rythmée par des changements climatiques oppressants ("un
petit soleil aux longs rayons éblouissants et brûlants",
ou "la pluie torrentielle (...) qui ressemblait à
de l'encre de Chine, bien noire, bien épaisse, et qui, en
plus, avait cette puanteur des eaux croupies qui stagnent au fond
des puits", ou encore un vent impitoyable et parfois meurtrier)
et des apocalypses quotidiennes.
Ainsi, La rue de la Boue jaune est la peinture d'une
véritable dystopie, négatif du reste du monde, où
chacun est enfermé dans ses propres convictions, où
tous sont capables de trahison : des dialogues de sourds succèdent
aux descriptions d'organismes en putréfaction ou à
des scènes de pure scatologie.
Au-delà de la parabole strictement chinoise, ce roman est
une vision kafkaïenne et sombre de l'humanité, et dénonce
symboliquement le caractère insupportable et absurde de la
condition humaine, l'impossibilité de communiquer ou de ressentir
une once de compassion pour son prochain. L'écriture y est
débridée, la structure anarchique en apparence, et
les scènes représentant les habitants aux proies à
leurs maux ou à leur propre méchanceté sont
un inconcevable fouillis qui incarne parfaitement les excès
de toutes sortes et la confusion constante d'une foule paranoïaque
qui s'agite pour un rien. Le style de l'auteur se fluidifie parfois
et revêt des allures poétiques qui adoucissent l'ensemble,
car de cet amas invraisemblable, naît un espoir, "un
très vieux rêve. Une petite fleur bleue y éclôt,
sublime." un infime phénomène qui semble
signifier que tout n'est pas perdu, qu'il est encore permis de rêver.
Blandine
Longre
(octobre 2001)
Voir
aussi : Début fatal de
Fang Fang, un roman traduit
lui aussi par G. Imbot-Bichet
et publié par Stock cette année : chronique
en ligne

Chine,
du côté des livres
http://www.bleudechine.fr/P037boue.htm
http://webdelsol.com/LITARTS/Can_Xue/
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