La Pension Eva
Andrea Camilleri
traduction (italien) de Serge Quadruppani
Métailié, 2007

 


Education sentimentale au bordel

Les lecteurs de Camilleri, habitués à ses romans policiers, seront surpris par de texte, qui n’appartient pas à ce genre. Mais ils se trouveront néanmoins en terrain de connaissance, car l’histoire se situe à Vigàta, en Sicile, et est narré dans la langue très particulière de l’auteur, mi-savante et archaïque, mi-patoisante : le travail du traducteur est très visible, virtuose et précieux, même s’il ne peut faire oublier le fait qu’on manque certainement ainsi, en ne lisant pas dans la langue originale, quelque chose de très savoureux.
Mais savoureuse, l’histoire l’est aussi en elle-même : la pension Eva est un bordel sympathique de province, que l’on découvre tout d’abord à travers les yeux de Nenè, onze ans. Celui-ci s’interroge sur le sens des mots (« pension », « boxon », « forniquer », etc.), puis sur le sens des réponses que les uns et les autres font à ses questions (jolis dialogues, avec le père, le copain du même âge, le plus âgé, la cousine, le curé, etc.). La première partie du récit est marquée par la curiosité puis l’excitation croissante de Nenè ; il imagine, développe, pratique quelques essais torrides avec sa cousine, jusqu’au jour où il entre enfin dans le lieu de son désir, bien avant l’âge légal de dix-huit ans. La deuxième moitié du récit, qui se situe essentiellement à l’intérieur de la pension est paradoxalement moins lascive : on y lit quelques unes des visites du garçon et de ses amis, des histoires cocasses, des miracles, des amours contrariées, la vie du bordel pendant la guerre… Nenè brode sur ces épisodes ses lectures de lycéens : Roland furieux, Montale, etc. et leur donne un lustre héroï-comique très réjouissant dont l’auteur sourit.

Si le récit s’achève le jour des dix-huit ans de Nenè, ce n’est bien sûr pas un hasard : à partir de ce jour là, où il aurait pu enfin aller en toute impunité à la pension Eva, justement ce jour là, cela devient radicalement impossible. On peut y lire un artifice de narrateur (la coïncidence est facile) ou bien la marque d’une nostalgie profonde. Selon cette hypothèse, la joie du sexe n’est accessible dans toute sa vérité et son innocence qu’à la jeunesse à qui justement on l’a interdite.

Anne-Marie Mercier-Faivre
(septembre 2007)


Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

http://www.metailie.fr/indoc/home.asp