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Education
sentimentale au bordel
Les lecteurs
de Camilleri, habitués à ses romans policiers, seront
surpris par de texte, qui n’appartient pas à ce genre.
Mais ils se trouveront néanmoins en terrain de connaissance,
car l’histoire se situe à Vigàta, en Sicile,
et est narré dans la langue très particulière
de l’auteur, mi-savante et archaïque, mi-patoisante :
le travail du traducteur est très visible, virtuose et précieux,
même s’il ne peut faire oublier le fait qu’on
manque certainement ainsi, en ne lisant pas dans la langue originale,
quelque chose de très savoureux.
Mais savoureuse, l’histoire l’est aussi en elle-même
: la pension Eva est un bordel sympathique de province, que l’on
découvre tout d’abord à travers les yeux de
Nenè, onze ans. Celui-ci s’interroge sur le sens des
mots (« pension », « boxon », « forniquer
», etc.), puis sur le sens des réponses que les uns
et les autres font à ses questions (jolis dialogues, avec
le père, le copain du même âge, le plus âgé,
la cousine, le curé, etc.). La première partie du
récit est marquée par la curiosité puis l’excitation
croissante de Nenè ; il imagine, développe, pratique
quelques essais torrides avec sa cousine, jusqu’au jour où
il entre enfin dans le lieu de son désir, bien avant l’âge
légal de dix-huit ans. La deuxième moitié du
récit, qui se situe essentiellement à l’intérieur
de la pension est paradoxalement moins lascive : on y lit quelques
unes des visites du garçon et de ses amis, des histoires
cocasses, des miracles, des amours contrariées, la vie du
bordel pendant la guerre… Nenè brode sur ces épisodes
ses lectures de lycéens : Roland furieux, Montale, etc. et
leur donne un lustre héroï-comique très réjouissant
dont l’auteur sourit.
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Si le
récit s’achève le jour des dix-huit
ans de Nenè, ce n’est bien sûr pas un
hasard : à partir de ce jour là, où
il aurait pu enfin aller en toute impunité à
la pension Eva, justement ce jour là, cela devient
radicalement impossible. On peut y lire un artifice de narrateur
(la coïncidence est facile) ou bien la marque d’une
nostalgie profonde. Selon cette hypothèse, la joie
du sexe n’est accessible dans toute sa vérité
et son innocence qu’à la jeunesse à
qui justement on l’a interdite.
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(septembre 2007)
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Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

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