Camera Kids
un film de Zana Briski et Ross Kaufman
Etats-Unis, 2004

sortie 16 novembre 2005



Figer le chaos

Lorsque Zana Briski a débarqué dans le quartier « rouge » de Calcutta, cette jeune photo-reporter anglaise, confrontée aux réticences des prostituées elles-mêmes, s’est tout naturellement laissée charmer par les mille bambins qui courent les ruelles fauves tandis que leurs mères, comme leurs grand-mères autrefois, et comme leurs arrière-grand-mères, se cachent derrière des rideaux avec leurs clients. Adoptée comme « Tante Zana » par une dizaine de ces enfants de la misère et de l’illégalite (prostitution, trafic d’alcool, de marijuana), elle décide vite de rester dans ce bouge phénoménal, dans ce triste et fascinant bazar qu’est ce quartier « chaud », et, toute consciente de son incapacité à « changer les choses », elle concentre son attention sur ces irrésistibles enfants des rues : elle leur remet à chacun un appareil-photo, pour ensuite commenter avec eux leurs clichés et, tout bonnement, leur apprendre la photographie.

Le résultat ne déçoit pas : ces enfants dont Zana Briski raconte, sans insister, les terribles histoires, ces enfants nés dans un chaos douloureux, parmi de pauvres femmes terriblement aigries par leur existence, souvent haineuses, toutes vivant les unes sur les autres dans une sale confusion, ces enfants se livrent avec joie au sourire de « Tante Zana » et se prêtent au jeu avec un enthousiasme touchant, jusqu’à rendre à leur gentille professeur des photos de qualité, souvent très belles, simples « choses vues » croquées sur le vif : voisins, famille, capharnaüms d’appartements, jeux et rires, courses dans les ruelles, danse entre les passants de Calcutta, quelques paysages, et beaucoup de portraits, souriants ou énigmatiques, toujours extraordinairement riches en chaleur humaine.

Quel avenir pour ces enfants ?
Eux-mêmes sont sans illusion : pas de place pour l’espoir ; guère de moyen de sortir du quartier rouge. Que leurs photos aboutissent à une exposition, qu’elles leur apportent du succès à New-York, ou même un Oscar à Hollywood, ces enfants ont la sagesse de n’y pas penser, et jouent pour jouer, sans rien à perdre, ni rien à gagner, si ce n’est l’essentiel : une sensibilité esthétique – et morale – au monde qui est le leur, aux magnifiques couleurs de leurs murs délavés, à l’immensité du visage d’un proche…Une manière de figer le chaos qui les entoure, de saisir le mouvement comme on joue avec le feu – pour s’amuser, et parce que c’est beau.

Porté par une très bonne bande-son, Camera Kids offre pléthore d’images superbes, dans sa première moitié surtout, où les photos des enfants se mêlent aux images de la co-réalisatrice pour nous plonger dans l’intensité de ce quartier réprouvé. Zana Briski reste discrète, et laisse finement ses enfants de Calcutta révéler leur étonnante lucidité, leur énergie, leur fraîcheur, leur innocence, qui toutes ensemble font de ce film plus qu’un documentaire, un œuvre d’art.

Nicolas Cavaillès
(novembre 2005)

http://www.camerakids.fr/

www.kids-with-cameras.org

Kids with cameras est une association à but non lucratif qui enseigne l'art de la photographie à des enfants marginalisés à travers le monde. Elle utilise la photographie pour capter l'imagination des enfants, leur donner confiance en eux-mêmes, ainsi que pour développer leur propre sens de l'estime et l'espoir. L'association partage leur vision à travers le monde entier grâce à des expositions, des livres, des sites Internet et des films. Elle s'engage à développer leur éducation, au delà de la photographie, par des partenariats locaux pour les scolariser ou développer la propre école de l'association, qui met l'accent sur les arts et le leadership.

cineduchere.free.fr : du 3 au 5 novembre, 6èmes rencontres autour du film documentaire
CinéDuchère avenue Andrei Sakharov 69009 Lyon