| Valie
Export, Action Pants: Genital Panic, 1968.
Photo : Peter Hassmann
De
la monstration à l'effacement, de
la nature à la culture : le statut artistique
du féminin des origines à nos jours.
La créativité
serait-elle un attribut intrinsèquement masculin ? Toute
l’histoire de l’art le laisse supposer, au même
titre cependant que les multiples tentatives pour tuer dans l’oeuf
tout désir de création féminine. Paradoxalement,
l’art en général – qu’il soit graphique
ou littéraire – regorge de représentations de
la femme et de son sexe, un sexe étudié exclusivement
à travers le prisme d’une vision masculine –
à tel point que lorsque des femmes le représentaient,
leur regard subissait l’influence d’une vision masculine,
imposée par une société masculine - chose qui
est encore vrai(e) aujourd’hui dans une majorité des
cas.
C’est
cette histoire souvent méconnue ou délibérément
occultée que cet ouvrage passionnant, influencé par
les Gender Studies, entend retracer, en laissant la parole à
des femmes chercheuses, philosophes, artistes et/ou historiennes
d’art – des regards croisés qui en disent long
sur le formidable complot qui maintient, depuis des siècles,
la femme dans l’ombre de son alter ego masculin, en la représentant
certes différemment selon les époques et les lieux,
mais toujours avec une constante : en lui assignant des rôles
passifs et fonctionnels, en la renvoyant sans cesse à son
« essence », voire à son animalité. Les
objectifs avoués de l’ouvrage : retracer cette vision
exclusivement masculine de l’histoire de l’art (qui
reflète bien entendu le regard social et politique porté
sur la femme), dénoncer les dérives essentialistes
qui toujours renvoient la femme à ses fonctions biologiques
- maternelle ou sexuelle -, tout en soulignant l’émergence
de nouvelles artistes qui, depuis les années 1970, ne subissent
plus le voyeurisme séculaire qu’elles se sont peu à
peu réapproprié.
Elvan Zabunyan,
dans Anatomie/Autonomie, exprime un constat
douloureux : « malgré l'implication plus affirmée
des femmes artistes et/ou intellectuelles dans le territoire de
l'art, la problématique reste d'actualité dans un
champ culturel où les idées patriarcales occidentales
ne sont que partiellement remises en cause. » Il s'agit
désormais de repenser la représentation du sexe féminin,
jusque-là confisquée par et pour des hommes et de
cesser d’y voir un manque ou un vide (opposé à
la proéminence phallique), en proposant un regard neuf, autoréflexif,
qui permette à l'artiste femme de passer de l'état
d'objet à celui de sujet, de celui de regardée à
celui de regardante, et à faire voler en éclats le
manichéisme d'une société fondée sur
une binarité ancestrale dépourvue de sens.
On retrouvera, parsemées tout au long de l'ouvrage, quelques
reproductions des travaux des artistes que présente Elvan
Zabunyan : Shigeko Kubota et son œuvre Vagina Painting
(1965), une performance directement influencée par l’action
painting de Pollock, Barbara Hammer et son film Multiple Orgasms
(1976), Valie Export et Genital panic, autre performance
réalisée en 1969 (où l'artiste, téméraire,
se met en scène, détournant brutalement les clichés
généralement assimilés au sexe féminin),
ou encore Judy Chicago (on retrouvera de multiples exemples sur
le site internet de l’artiste, même si les travaux de
cette dernière paraissent s'engouffrer dans le piège
essentialiste) et Hannah Wilke et ses autoportraits filmés
et photographiés. Des représentations qui revendiquent
pour la plupart le droit à une jouissance individuelle, dont
seraient temporairement exclus les hommes, de manière à
affirmer l'indépendance totale de l’être-femme
dans un monde qui lui a longtemps refusé tout pouvoir, qu’il
soit sexuel ou politique ; ces différents travaux donnent
naissance au « cunt art » (ou «art du con »),
terme inventé par la critique Cindy Nemser ; quand bien même
l’image initiale qu’il évoque pourrait sembler
réductrice, il permet, à travers une prise de conscience
personnelle, de revaloriser l’image d’un sexe jusque-là
diabolisé et malmené (au sens propre comme au figuré).
En dépit de la provocation explicite de la plupart de ces
œuvres, il ne faut confondre celles-ci avec de la simple pornographie
(régression plus que libération, par le biais d'une
« prolifération d'images stéréotypées
et sexuées du corps féminin répondant à
des canons masculins ») qu'Elvan Zabunyan condamne esthétiquement.
Revalorisation,
donc, qui prend toute son importance quand on examine, avec Chrystel
Besse (Iconographies du sexe féminin),
les visions protéiformes du corps de la femme, de la préhistoire
à nos jours, de l’Asie à l’Occident, et
sur lesquelles elle pose un regard attentif et approfondi, rappelant
comment certaines oeuvres prénéolithiques évoquent
un culte à la féminité, à travers l'image
d'une déesse mère nourricière indispensable
à la survie de l'espèce humaine - croyance rendue
possible par l'ignorance du lien entre rapport sexuel et enfantement,
et de l'intervention masculine dans le processus de procréation
; une représentation ébranlée par les monothéismes
qui imposent peu à peu (sur le modèle du polythéisme
grec) la figure unique d'un dieu le père, en avilissant le
sexe féminin et en l’associant au péché
et au « cloaque » anal (pour s’en persuader, il
suffira d’observer les reproductions obscènes qui accompagnent
l’article, les visions diaboliques d’un sexe «
animal» proposées au chrétiens). Il est évident
que le statut de la femme a la plupart du temps été
déterminé par le statut qu'elle tenait dans la sphère
religieuse et en particulier dans l'art religieux, et l’osmose
sexe/sacré appartient à des temps révolus :
s’est imposé un phénomène d'exclusion
du sexe féminin par la triade dieu/mâle/père
; et l’auteure de rappeler combien les textes dits sacrés
ne cessent d’accumuler les contradictions internes à
ce sujet (on renverra le lecteur curieux au dernier opus de Michel
Onfray, Traité d’athéologie).
En d’autres
lieux, les échelles de valeurs changent et Chrystel Besse
évoque des «représentations érotisées
de divinités féminines », moins connues,
de l'Égypte ancienne à la Chine taoïste (qui
célèbre, sans pourtant se départir d’un
certain phallocentrisme, «le couple divin (qui matérialise
l'union des principes masculin et féminin) étant à
l'origine du monde. »), du bouddhisme à l'hindouisme
: des points repris en partie par Arlette Fontan (Le
sexe féminin dans les religions), qui propose
une analyse diachronique des notions jointes ou disjointes de sexe
et de sacré : les religions monothéistes ont joué
un rôle déterminant dans l'histoire des inégalités,
en inculquant des siècles durant les visions cauchemardesques
et négatives d'une créature bestiale et dangereuse,
naturellement castratrice (Freud lui-même, héritier
involontaire de ces représentations, épousait cette
idée), à la fois gorgone et sirène, Eve et
Lilith, rendue impure par le sang des menstrues ou par d’autres
sécrétions intimes.
Quant à
la déification de la femme aux temps préhistoriques,
Arlette Fontan se montre plus circonspecte et se démarque
prudemment de l’essayiste précédente en affirmant
que cette instrumentalisation enfermait déjà la femme
dans une fonction précise et établie, celle de la
procréation. Plus tard, la femme est tout entière
assimilée à son seul sexe, et devient victime d’une
irréductible misogynie qui toujours semble se fonder sur
une crainte indéfinissable, enfouie dans l'inconscient masculin.
Une question explorée en détail par Françoise
Gaillard dans l'article Vierge ou démone
: la femme dans les fantasmes fin de siècle.
« La femme n’est que sexe », nous rappelle-t-elle,
pour les artistes et les écrivains du XIXe siècle,
époque du naturalisme, de la biologie, de la théorie
darwinienne et des grands misogynes (de Schopenhauer
à Maupassant, de Baudelaire à Michelet…) ; la
femme, privée de son humanité, devient « une
espèce à part », considérée
comme un objet d'étude au même titre que les autres
espèces animales, un être instinctif, influencée
par ses hormones et sa matrice (cette «hystérique »
- littéralement : menée par son utérus), incapable
de raison : « la femme est abominable parce qu’elle
est naturelle » écrit Baudelaire, synthétisant
le point de vue de l'époque et ajoutant : « elle
est toujours en rut et veut être foutue» ; «
Baudelaire, sans le savoir peut-être, énonce, en
ces propos aussi crus que cruels, la véritable raison du
dégoût que suscite la femme chez l'homme civilisé.
Par ce sexe insatiable qui commande en elle, la femme en est restée
à un stade de naturalité quasi animale. Ce qui angoisse
donc en cette créature détestable, c'est le rappel
constant à l'ordre de la nature que fait entendre son sexe
et qui tire l'homme loin en arrière, vers les bas-fonds de
son origine animale. »... Toujours la même la crainte,
voire la même névrose, éprouvée par les
hommes face à ce continent inconnu, un féminin «
qui dit le vrai sur l'origine » : le masculin détient,
dans le même temps, les rênes de la culture et refuse
de les lâcher au profit de menaçantes inconnues à
l'état de nature ("Il est l'Un, lisible, transparent,
familier. La femme est l'Autre, étrangère et incompréhensible",
écrivait Elisabeth Badinter).
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Justement,
plusieurs articles font référence au tableau de
Courbet, L'origine du monde, une oeuvre quasi photographique
que longtemps Jacques Lacan posséda en secret : «la
toile trônait en fait au milieu de son salon, invisible
mais bien là, présence-absence si signifiante.
» écrit Marie-Joseph Bertini (Le Monde
comme volonté et représentation : l'irruption
des femmes), ce tableau fonctionnant comme la
métaphore de la représentation féminine
dans l'imaginaire collectif : « l'intense paradoxe
qui force le corps des femmes, et plus particulièrement
leur sexe, à s'inscrire dans le double espace de la faute
et du manque : caché ce sexe n'existe pas. Il est pure
absence ontologique. (...) Exhibé, il n'est qu'indécence
et obscénité, toujours proche d'une fureur frénétique
dont l'ensemble du corps social doit veiller à se protéger.
» Là encore, un homme signe une œuvre
au regard unilatéral et la figure féminine, résumée
à son seul sexe, est objectifiée et privée
de langage. |
Mais il ne suffit
pas de constater, même si les enseignements que l'on tire
de cet ouvrage sont inestimables ; Existe-t-il des solutions ? Comment
rompre avec ce schéma annihilant, incarné entre autres
par le tableau de Courbet, qui enferme le féminin dans une
vision univoque, «l'obligation d'être vue, d'être
en vue, c'est-à-dire contrôlée par le regard
des hommes. » ? Et comment s'affranchir de ces regards
qui ne voient que la créature sexuée, une représentation
qui « participe du refus de les considérer comme
sujets à part entière. » ? Marie-Joseph
Bertini propose une réponse : en s'appropriant les langages
de l’art et en les subvertissant, afin de les faire progresser.
Concrètement, elle constate que l'égalité des
chances en matière de création artistique en est à
ses balbutiements, que ce soit dans le domaine cinématographique
ou pictural, tant les obstacles aujourd'hui sont encore grands par
la faute de préjugés et d'idées reçues
si longtemps inscrits dans l'imaginaire collectif masculin (et féminin,
ne l'oublions pas). Le génie n’a rien de féminin,
ont ressassé les hommes des siècles durant…
L’auteure explique avec bon sens (et faits historiques à
l’appui) que « les femmes peintres furent rarement
dans l'histoire parmi les artistes les plus audacieux et les plus
inventifs de leur temps, tout simplement parce qu'elles n'avaient
pas reçu de formation pour cela. » - contrairement
à la création littéraire, un domaine où
les femmes ont pu exceller beaucoup plus tôt. Dans le même
temps, l’essayiste regrette en partie le mouvement contemporain
qui consiste à ne se servir que de son corps, à l'excès,
pour inventer un langage féminin à part entière,
« aux dépens d'une approche plus abstraite et sophistiquée.
(...) Au fond, ne partent-elles pas ici de ce qui est réputé
leur être le plus familier : le biologique et l’inarticulé
? » La transgression apparaît dans ce cas comme
un leurre, un nouveau « piège de la ruse de la
Raison masculine», l'indépendance et l'expression
d'une liberté nouvelle requérant probablement autre
chose que l'outrance ou la transgression ; par conséquent,
(et c'est une interrogation qui s'applique aussi, en parallèle,
à l'art postcolonial de nombreux artistes cherchant à
se libérer de l'emprise esthétique des métropoles)
« quelle langue parler qui ne soit celle du dominant ?
» ; et de donner quelques pistes à travers les
exemples d'artistes femmes, comme Sophie Calle ou Mandy Havers,
dont les travaux sont de « véritables dispositifs
d'autonomisation en s'accordant le droit de produire leurs propres
représentations du monde et d'elles-mêmes. »
Tout au long
de cet ouvrage sans tabous, en regard des réflexions des
cinq contributrices, se déroule une narration parallèle
qui sert de légende aux multiples reproductions d’œuvres
passées et présentes qui accompagnent les articles,
reprenant visuellement les points développés dans
ces derniers : les iconographies mythologiques et religieuses frappent
par l’exhibition d’une violence associée aux
femmes (la «grande bouche vaginale armée de dents
acérées » de la méduse, des créatures
repoussantes chevauchées par des diablotins, sorcières
lubriques…) ; d’autres images ramènent le féminin
à la froideur médicale et pseudo scientifique des
siècles passés (la vulve béante dessinée
par Léonard de Vinci au début du XVIe siècle,
la Figure lascive et obscène de Jean-Jacques Lequeu, vers
1790...) ; ou encore le réduisent à un érotisme
pervers et dégradant (quand les corps féminins s’offrent
allègrement à des animaux…). Restent les œuvres
féminines contemporaines qui s’insinuent dans ce récit
visuel, lui ôtant peu à peu son regard phallocentrique
et laissant la place à des représentations libres
et novatrices, où ce sont cette fois des femmes qui se mettent
en scène et parlent enfin d’elles-mêmes sans
intermédiaire.
Blandine
Longre
(octobre 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.
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Wide Kathy
Acker & Paul Buck
collection Rencontres / Encounters, Editions Dis Voir
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