de John Dullaghan
Titre original Bukowski : born into this
durée 1h 30min

sortie le 26 janvier 2005

 

Les chagrins du vieux dégueulasse

La plus petite salle de projection du monde dans la plus étroite ruelle de Lyon porte un nom lapidaire et démesuré: c'est « le cinéma ». Et c'est l'unique salle lyonnaise ayant la bienheureuse idée de projeter Bukowski, documentaire de John Dullaghan sur l'écrivain américain mort en 1994. L'exercice est, on le sait, périlleux : rien de plus difficile que capter par l'image ne serait-ce qu'une infime parcelle de la magie suscitée en nous par les mots de ces étranges quidams que sont les poètes. D'autant que ceux-ci ont une certaine tendance à se mettre en scène dans leur propre vie et qu'à ce jeu-là, Bukowski excellait : on a tout dit sur les scandales provoqués ça et là, sur des plateaux de télévision ou au cours de lectures publiques, par l'énergumène alcoolique. Le film en l'occurence succombe à peine au charme complaisant du clown aviné : juste assez pour pointer la réelle subversion des écrits de Bukowski au pays de Mickey.
Rapidement, le documentaire trouve en effet la distance adéquate. Dès lors, les images d'archive sont une véritable jubilation : sur sa trogne ravagée, Buk laisse traîner un petit sourire de sale gosse qui contient tout son je-m'en-foutisme tragique. On ne se lasse pas de l'écouter débiter des sornettes sur les femmes, l'alcool, le gouvernement, ou n'importe quoi d'autre qui nous remet à nos places d'insectes dérisoires.
Surtout, dans les rares entretiens où l'homme paraît à peu près sobre, toute sa fragilité transparaît à mesure qu'il égrène ses fêlures : enfant malheureux, battu par son père, adolescent couvert d'acnée purulente, parfaitement solitaire, et malgré la haine qu'il lui porte il restera longtemps dans le cocon (ou le cilice) familial avant de prendre la route, d'enchaîner les sales boulots, les hôtels miteux et les amours lamentables.

L'écriture, pratiquée avec acharnement dans les recoins de temps laissés par cette vie, le tire tardivement du pétrin et le jette dans une notoriété immense. La persévérance de John Martin, son éditeur, mérite pour cela d'être saluée. Le film rend cet itinéraire avec netteté, et pertinence dans le choix des témoignages (proches, éditeurs, complices ou admirateurs célèbres : Tom Waits, Sean Penn, Bono...) à défaut de grandes ambitions esthétiques. Trois larmes de Bukowski lisant un poème sur une amour morte valent mieux qu'un long discours.
Et puis John Dullaghan a le mérite de nous donner envie de relire l'oeuvre (peu de poèmes, hélas, sont traduits en français), à commencer par ses Souvenirs d'un pas grand chose qui font quelquefois songer à Mort à crédit. Au rayon des infréquentables, Bukowski dans ses vieux jours ressemble d'ailleurs étrangement au reclus de Meudon (Céline est « le plus grand écrivain depuis 2000 ans » selon son Journal d'un vieux dégueulasse). Il est surtout de ceux qui s'adressent et touchent les gens de la rue, les frères des recoins noirs, pour y être descendu plus souvent qu'à son tour. On rêve même d'une consolation pour ce gosse blessé à vie, quand sa compagne des dernières années affirme que Bukowski aurait finalement fait une découverte étonnante : ses textes peuvent être « source de bonté ». En somme, ce documentaire simple et efficace, en comblant les admirateurs et en poussant les autres vers les librairies, aura rempli sa mission.

Jean-Baptiste Monat
(février 2005)

Jean-Baptiste Monat poursuit des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement dans le domaine poétique français, et déambule volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines de leurs marges (la chanson notamment).

sur Bukowski et les Beat
http://smog.net/writers/bukowski/

www.rooknet.com/beatpage/writers/bukowski.html

http://membres.lycos.fr/jkerouac/Bukowski.htm

« Bukowski à l'usage du débutant »
http://membres.lycos.fr/brakc/

Les principaux ouvrages de Bukowski (nouvelles et romans) sont publiés en Livre de Poche.