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Les
chagrins du vieux dégueulasse
La plus petite
salle de projection du monde dans la plus étroite ruelle
de Lyon porte un nom lapidaire et démesuré: c'est
« le cinéma ». Et c'est l'unique salle lyonnaise
ayant la bienheureuse idée de projeter Bukowski,
documentaire de John Dullaghan sur l'écrivain américain
mort en 1994. L'exercice est, on le sait, périlleux : rien
de plus difficile que capter par l'image ne serait-ce qu'une infime
parcelle de la magie suscitée en nous par les mots de ces
étranges quidams que sont les poètes. D'autant que
ceux-ci ont une certaine tendance à se mettre en scène
dans leur propre vie et qu'à ce jeu-là, Bukowski excellait
: on a tout dit sur les scandales provoqués ça et
là, sur des plateaux de télévision ou au cours
de lectures publiques, par l'énergumène alcoolique.
Le film en l'occurence succombe à peine au charme complaisant
du clown aviné : juste assez pour pointer la réelle
subversion des écrits de Bukowski au pays de Mickey.
Rapidement, le documentaire trouve en effet la distance adéquate.
Dès lors, les images d'archive sont une véritable
jubilation : sur sa trogne ravagée, Buk laisse traîner
un petit sourire de sale gosse qui contient tout son je-m'en-foutisme
tragique. On ne se lasse pas de l'écouter débiter
des sornettes sur les femmes, l'alcool, le gouvernement, ou n'importe
quoi d'autre qui nous remet à nos places d'insectes dérisoires.
Surtout, dans les rares entretiens où l'homme paraît
à peu près sobre, toute sa fragilité transparaît
à mesure qu'il égrène ses fêlures : enfant
malheureux, battu par son père, adolescent couvert d'acnée
purulente, parfaitement solitaire, et malgré la haine qu'il
lui porte il restera longtemps dans le cocon (ou le cilice) familial
avant de prendre la route, d'enchaîner les sales boulots,
les hôtels miteux et les amours lamentables.
L'écriture, pratiquée avec acharnement dans les recoins
de temps laissés par cette vie, le tire tardivement du pétrin
et le jette dans une notoriété immense. La persévérance
de John Martin, son éditeur, mérite pour cela d'être
saluée. Le film rend cet itinéraire avec netteté,
et pertinence dans le choix des témoignages (proches, éditeurs,
complices ou admirateurs célèbres : Tom Waits, Sean
Penn, Bono...) à défaut de grandes ambitions esthétiques.
Trois larmes de Bukowski lisant un poème sur une amour morte
valent mieux qu'un long discours.
Et puis John Dullaghan a le mérite de nous donner envie de
relire l'oeuvre (peu de poèmes, hélas, sont traduits
en français), à commencer par ses Souvenirs d'un
pas grand chose qui font quelquefois songer à Mort
à crédit. Au rayon des infréquentables,
Bukowski dans ses vieux jours ressemble d'ailleurs étrangement
au reclus de Meudon (Céline est « le plus grand
écrivain depuis 2000 ans » selon son Journal
d'un vieux dégueulasse). Il est surtout de ceux qui
s'adressent et touchent les gens de la rue, les frères des
recoins noirs, pour y être descendu plus souvent qu'à
son tour. On rêve même d'une consolation pour ce gosse
blessé à vie, quand sa compagne des dernières
années affirme que Bukowski aurait finalement fait une découverte
étonnante : ses textes peuvent être « source
de bonté ». En somme, ce documentaire simple et
efficace, en comblant les admirateurs et en poussant les autres
vers les librairies, aura rempli sa mission.
Jean-Baptiste
Monat
(février 2005)
Jean-Baptiste
Monat poursuit
des études de Lettres qui le mènent plus particulièrement
dans le domaine poétique français, et déambule
volontiers aux confins des genres littéraires, vers certaines
de leurs marges (la chanson notamment).

sur
Bukowski et les Beat
http://smog.net/writers/bukowski/
www.rooknet.com/beatpage/writers/bukowski.html
http://membres.lycos.fr/jkerouac/Bukowski.htm
« Bukowski à l'usage du débutant »
http://membres.lycos.fr/brakc/
Les principaux
ouvrages de Bukowski (nouvelles et romans) sont publiés en
Livre de Poche.
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