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Les calendes
grecques, les jours impossibles. Mais aussi en ce qui concerne l'ouvrage
éponyme de Gesualdo Bufalino, le livre impossible ou plus
exactement, le livre total, pluriel. En effet, cette autobiographie
fictive est tout à la fois, selon les chapitres, une pièce
de théâtre, un poème en prose, un roman épistolaire,
un essai philosophique, un recueil de versets et de maximes. Et
la mémoire du narrateur unifie ces genres différents,
les personnalise, jouant avec trois-personnes sujet, le " je ",
le " tu " et le " il ". Les références culturelles
foisonnantes adressent de multiples clins d'œil au lecteur pris
sous le charme magique d'une écriture poétique très
souvent ironique. Gesualdo Bufalino donne à voir le réel
en renouvelant notre vision banale des êtres, des choses et
de la vie. L'abstrait chez lui devient concret : " …l'aube, portant
attachée à la cheville une clochette d'or, me saupoudre
les yeux. Les essaims de rêves qui auparavant dansaient dans
ma tête comme des bandes de carnaval se dispersent alors.
Je les poursuis en riant et tente de mes doigts inutiles de saisir
une chevelure en fuite dont les dernières ondulations résistent
sous mes paupières . " (p.92). Les sentiments sont personnifiés : " Notre
amour enfant, notre amour arlequin, notre amour paillasse ! " (p.144).
Le langage étincelant, métaphorique, parfois sibyllin
emporte le lecteur dans un univers transfiguré. Le style
elliptique suggère plus qu'il ne dit. Le narrateur en effet
ne dit jamais explicitement. Il ne nomme ni la guerre, ni sa maladie
qu'il a subies, ni sa profession… Il les fait émerger à
l'esprit du lecteur à la faveur de champs lexicaux précis :
" La cruauté de chaque goutte de sang versé, de chaque
larme, pour une obstination de frontières, une ivresse d'étendards… "(p.69).
" …dans ce coin-là déjà la mort rôde,
l'air résonne de coups de feu secs, de sanglots, de gémissements… "
(p.49). " Sang versé ", " frontières ", " étendards ",
" coups de feu "… dénoncent la guerre. " Les bagarres éclatent
pour un rien dans les files de pyjamas qui attendent une visite,
une récréation, une distribution de courrier, de médicaments
ou de nourriture " (p.77). " Files de pyjamas ", " médicaments "…
indiquent un univers hospitalier. " Quand la profession fait grève,
et par les temps qui courent la chose est fréquente, je file
en bibliothèque pour corriger les devoirs ". La correction
de copies laisse deviner une activité professorale. Plus
que le récit d'une vie, ce texte lacunaire révèle
surtout une aventure intérieure – celle de chacun d'entre
nous- trop souvent engluée dans l'ennui et où la seule
certitude est la mort : " … être signifie, la belle découverte,
devoir mourir ; être ce n'est pas seulement un état
civil, mais aussi un destin, un décès. " (p.59). La
mort est constamment présente, tapie au coin des mots. Naître,
" c'est (déjà) commencer à mourir " (p.12).
Pour ce narrateur fantomatique, " vivre, c'est donner des coups
d'épée dans l'eau de la naissance à la mort "
(p.179). La vraie vie réside dans la lecture, dans l'écriture,
dans les Mots. C'est ce qui enthousiasme le lecteur qui ressent
un immense plaisir à circuler dans ce texte jaspé
fait de ruptures et de matérialité pure.
Annie
Forest-Abou Mansour

Les éditions
Verdier
http://www.editions-verdier.fr/
et principalement
http://www.editions-verdier.fr/italie/auteurs/bufalino.htm
une chronique
http://www.imprimeriedespuf.com/nouveautes.htm
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