Calendes Grecques
Verdier, septembre 2000
(Collection  Terra d'altri)

 

Les calendes grecques, les jours impossibles. Mais aussi en ce qui concerne l'ouvrage éponyme de Gesualdo Bufalino, le livre impossible ou plus exactement, le livre total, pluriel. En effet, cette autobiographie fictive est tout à la fois, selon les chapitres, une pièce de théâtre, un poème en prose, un roman épistolaire, un essai philosophique, un recueil de versets et de maximes. Et la mémoire du narrateur unifie ces genres différents, les personnalise, jouant avec trois-personnes sujet, le " je ", le " tu " et le " il ". Les références culturelles foisonnantes adressent de multiples clins d'œil au lecteur pris sous le charme magique d'une écriture poétique très souvent ironique. Gesualdo Bufalino donne à voir le réel en renouvelant notre vision banale des êtres, des choses et de la vie. L'abstrait chez lui devient concret : " …l'aube, portant attachée à la cheville une clochette d'or, me saupoudre les yeux. Les essaims de rêves qui auparavant dansaient dans ma tête comme des bandes de carnaval se dispersent alors. Je les poursuis en riant et tente de mes doigts inutiles de saisir une chevelure en fuite dont les dernières ondulations résistent sous mes paupières . " (p.92). Les sentiments sont personnifiés : " Notre amour enfant, notre amour arlequin, notre amour paillasse ! " (p.144).
Le langage étincelant, métaphorique, parfois sibyllin emporte le lecteur dans un univers transfiguré. Le style elliptique suggère plus qu'il ne dit. Le narrateur en effet ne dit jamais explicitement. Il ne nomme ni la guerre, ni sa maladie qu'il a subies, ni sa profession… Il les fait émerger à l'esprit du lecteur à la faveur de champs lexicaux précis : " La cruauté de chaque goutte de sang versé, de chaque larme, pour une obstination de frontières, une ivresse d'étendards… "(p.69). " …dans ce coin-là déjà la mort rôde, l'air résonne de coups de feu secs, de sanglots, de gémissements…  " (p.49). " Sang versé ", " frontières ", " étendards ", " coups de feu "… dénoncent la guerre. " Les bagarres éclatent pour un rien dans les files de pyjamas qui attendent une visite, une récréation, une distribution de courrier, de médicaments ou de nourriture " (p.77). " Files de pyjamas ", " médicaments "… indiquent un univers hospitalier. " Quand la profession fait grève, et par les temps qui courent la chose est fréquente, je file en bibliothèque pour corriger les devoirs ". La correction de copies laisse deviner une activité professorale. Plus que le récit d'une vie, ce texte lacunaire révèle surtout une aventure intérieure – celle de chacun d'entre nous- trop souvent engluée dans l'ennui et où la seule certitude est la mort : " … être signifie, la belle découverte, devoir mourir ; être ce n'est pas seulement un état civil, mais aussi un destin, un décès. " (p.59). La mort est constamment présente, tapie au coin des mots. Naître, " c'est (déjà) commencer à mourir " (p.12). Pour ce narrateur fantomatique, " vivre, c'est donner des coups d'épée dans l'eau de la naissance à la mort " (p.179). La vraie vie réside dans la lecture, dans l'écriture, dans les Mots. C'est ce qui enthousiasme le lecteur qui ressent un immense plaisir à circuler dans ce texte jaspé fait de ruptures et de matérialité pure.

Annie Forest-Abou Mansour



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