Bucarest-Paris-Niamey et retour
ou souvenirs de 42 ans d’exil (1948-1990)

L’Harmattan, 2004

 

Les tribulations d’un Roumain dans le monde

Neagu Djuvara, né à Bucarest en 1916, fait partie de ces personnalités dont la vie est un véritable roman, une incessante aventure, mais dont ce qu’il restera essentiellement est une série de livres marquants. Il est l’auteur, entre autres, d’ouvrages philosophiques et historiques comme Civilisations et lois historiques. Essai d’étude comparée des civilisations, sa thèse (Mouton, 1975), Le Pays roumain entre Orient et Occident. Les Principautés danubiennes au début du XXe siècle (Publications orientalistes de France, 1989) et Les Aroumains (Publications Langues’O – INALCO, 1989)… Bucarest-Paris-Niamey et retour est une vaste récapitulation mémorielle de cette vie d’intellectuel et de diplomate issu d’une grande famille, condamné à l’exil pendant 42 ans.

Quatre parties, dont il serait impossible de donner un résumé circonstancié, tant elles sont foisonnantes. La première relate les années passées en Europe de l’Ouest, principalement à Paris (après Stockholm), mais aussi à Munich au service de « Radio Europe Libre » : une vie française, parmi les exilés souvent mal venus dans les années 1950, mais dont la diaspora est relativement structurée, où l’auteur, malgré les déboires, tente de porter assistance et témoignage, de jouer un rôle à la fois humain, politique et intellectuel. Suit le récit des 23 années passées comme « conseiller diplomatique » au Niger : activités politiques et diplomatiques auprès du gouvernement (avec essentiellement un travail rédactionnel), considérations à caractère ethnographique non seulement sur les autochtones, mais aussi sur les Européens, les ambassadeurs et leur personnel – le tout non dénué d’humour, d’ironie et parfois de pathétique. Des voyages (USA, Canada, autres pays d’Afrique), un travail de thèse, du théâtre, des séparations, des retrouvailles, la vie familiale avec ses difficultés – les années nigériennes sont l’occasion d’une foule de détails sur une longue période pour le moins active et bien remplie. Cinq ans de retour à Paris, l’adaptation à un nouveau type d’émigration dans les années 1980, permettront de tenir jusqu’à l’éclatement des événements de décembre 1989, d’abord vus à la télévision. Ce sera, dans la quatrième partie, le récit d’un retour au pays en 1990, avec la déception de voir la « révolution » confisquée par les anciens communistes, la brutalité des mineurs appelés à la rescousse par le pouvoir, mais aussi avec le bonheur de retrouver des racines, jusqu’à se dire : « Non, je ne quitterai pas ce pays, mon pays ».

Au-delà des souvenirs d’un homme qui a joué au cours de son existence mouvementée des rôles non négligeables, il y a la découverte, pour le lecteur, de lieux et de mondes divers, principalement celui de l’émigration roumaine, où l’on voit passer quelques silhouettes notoires : Cioran, Eliade, Ionesco, Stéphane Lupasco, Vintila Horia (qui, malgré « l’affaire » de son Prix Goncourt, paraît bien plus attachant et sincère qu’un Virgil Gheorghiu fort suspect), B.Munteanu, L. Badesco, B. Niculescu, P. Goma, P. Dumitriu, D. Tsepeneag, V. Tanase, Th. Cazaban etc. Il y a aussi des leçons d’ordre philosophique, moral, politique tirées d’une vie qui a, par exemple et non sans raisons, convaincu l’auteur « de la nocivité intrinsèque, absolue de tout régime totalitaire », qui lui fait regretter que la Roumanie, dans sa hâte à intégrer l’Europe « capitaliste », laisse impunis ceux qui, au sein de la Securitate notamment, ont accompli tant de forfaits. Mais il y a, pour finir, l’attachement profond à un pays dont les habitants ont, semble-t-il, « un véritable génie, le génie d’organiser la désorganisation ! », un pays que l’auteur trouve « exaspérant », mais dont la vie contemporaine est pleine de « tant d’éclat » !

J.P. Longre
(mars 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la Pléiade, et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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