Les tribulations d’un
Roumain dans le monde
Neagu Djuvara,
né à Bucarest en 1916, fait partie de ces personnalités
dont la vie est un véritable roman, une incessante aventure,
mais dont ce qu’il restera essentiellement est une série
de livres marquants. Il est l’auteur, entre autres, d’ouvrages
philosophiques et historiques comme Civilisations et
lois historiques. Essai d’étude comparée des
civilisations, sa thèse (Mouton, 1975), Le
Pays roumain entre Orient et Occident.
Les Principautés danubiennes au début du XXe siècle
(Publications orientalistes de France, 1989) et Les
Aroumains (Publications Langues’O – INALCO,
1989)… Bucarest-Paris-Niamey et retour
est une vaste récapitulation mémorielle de cette vie
d’intellectuel et de diplomate issu d’une grande famille,
condamné à l’exil pendant 42 ans.
Quatre parties,
dont il serait impossible de donner un résumé circonstancié,
tant elles sont foisonnantes. La première relate les années
passées en Europe de l’Ouest, principalement à
Paris (après Stockholm), mais aussi à Munich au service
de « Radio Europe Libre » : une vie française,
parmi les exilés souvent mal venus dans les années
1950, mais dont la diaspora est relativement structurée,
où l’auteur, malgré les déboires, tente
de porter assistance et témoignage, de jouer un rôle
à la fois humain, politique et intellectuel. Suit le récit
des 23 années passées comme « conseiller diplomatique
» au Niger : activités politiques et diplomatiques
auprès du gouvernement (avec essentiellement un travail rédactionnel),
considérations à caractère ethnographique non
seulement sur les autochtones, mais aussi sur les Européens,
les ambassadeurs et leur personnel – le tout non dénué
d’humour, d’ironie et parfois de pathétique.
Des voyages (USA, Canada, autres pays d’Afrique), un travail
de thèse, du théâtre, des séparations,
des retrouvailles, la vie familiale avec ses difficultés
– les années nigériennes sont l’occasion
d’une foule de détails sur une longue période
pour le moins active et bien remplie. Cinq ans de retour à
Paris, l’adaptation à un nouveau type d’émigration
dans les années 1980, permettront de tenir jusqu’à
l’éclatement des événements de décembre
1989, d’abord vus à la télévision. Ce
sera, dans la quatrième partie, le récit d’un
retour au pays en 1990, avec la déception de voir la «
révolution » confisquée par les anciens communistes,
la brutalité des mineurs appelés à la rescousse
par le pouvoir, mais aussi avec le bonheur de retrouver des racines,
jusqu’à se dire : « Non, je ne quitterai
pas ce pays, mon pays ».
Au-delà
des souvenirs d’un homme qui a joué au cours de son
existence mouvementée des rôles non négligeables,
il y a la découverte, pour le lecteur, de lieux et de mondes
divers, principalement celui de l’émigration roumaine,
où l’on voit passer quelques silhouettes notoires :
Cioran, Eliade, Ionesco, Stéphane
Lupasco, Vintila Horia (qui, malgré « l’affaire
» de son Prix Goncourt, paraît bien plus attachant et
sincère qu’un Virgil Gheorghiu fort suspect), B.Munteanu,
L. Badesco, B. Niculescu, P. Goma, P. Dumitriu, D.
Tsepeneag, V. Tanase, Th. Cazaban etc. Il y a aussi des leçons
d’ordre philosophique, moral, politique tirées d’une
vie qui a, par exemple et non sans raisons, convaincu l’auteur
« de la nocivité intrinsèque, absolue de
tout régime totalitaire », qui lui fait regretter
que la Roumanie, dans sa hâte à intégrer l’Europe
« capitaliste », laisse impunis ceux qui, au
sein de la Securitate notamment, ont accompli tant de forfaits.
Mais il y a, pour finir, l’attachement profond à un
pays dont les habitants ont, semble-t-il, « un véritable
génie, le génie d’organiser la désorganisation
! », un pays que l’auteur trouve « exaspérant
», mais dont la vie contemporaine est pleine de «
tant d’éclat » !
J.P.
Longre
(mars 2005)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème
siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est
l'auteur d'une thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la Pléiade, et effectue des
recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique,
Québec).

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