Les jeux d’enfants de Bruegel
édition Réunion des musées nationaux, 2004
dès 4 ans

 

Se jouer du temps et traverser les siècles

Le célèbre peintre néerlandais aimait à représenter les petites gens et les paysans, et ses toiles, au-delà de toute considération esthétique, sont aussi les précieux témoignages, entre fantaisie joyeuse et réalisme pointu, d’une époque et de ses fêtes, de modes de vie révolus, qui peuvent pourtant encore faire sens aujourd’hui et « parler » aux enfants.
L’oeuvre que l’auteure a choisie de commenter à sa manière dans l’espoir d’inciter les plus jeunes à s’ouvrir à l’art pictural, s’intitule très justement « Les Jeux d’enfants » (peinte en 1560, exposée au Kunsthistoriches Museum, à Vienne, Autriche) : sur cette place d’un village de Flandres (des échoppes, une église, une rivière et, à l’arrière-plan, un paysage champêtre), c’est un joyeux chaos auquel nous assistons — près de deux cent cinquante enfants partagent de multiples jeux et des dizaines d’activités, dont certaines ont disparu mais pas toutes… Certains jouent à saute-mouton, aux cerceaux, à la toupie, aux acrobates, d’autres forment des rondes ou des farandoles, d’autres encore montent sur des chevaux de bois, grimpent aux arbres ou bien… se chamaillent et se bagarrent.

En isolant certaines de ces scènes et en leur redonnant vie différemment (à l’aide de tirettes que peut animer le lecteur, en révélant pléthore de détails et de saynètes amusantes qui se découpent sur des fonds aux teintes vives qui tranchent avec les ocres et les bruns du peintre), Marie Barguirdjian Bletton met l’accent sur les détails de la peinture – de petits éléments sur lesquels des yeux non avertis auraient tendance à ne point s’arrêter tant ils sont abondants.

« Chaque tableau est une image à lire » écrit Marie Barguirdjian Bletton (parlant au nom du peintre) et leur réalisation suppose de grandes qualités d’observation… une compétence qui sera exigée des lecteurs qui, en fin d’ouvrage, sont encouragés à retrouver quelques scènes sur la toile présentée dans sa totalité – une activité à rapprocher de la démarche d’Ursus Wehrli qui, dans L’Art en bazar, a lui aussi exploité avec succès une œuvre de Bruegel (Le combat entre carnaval et carême), en dissociant le décor des personnages : un procédé déconstructionniste (qui sert à la fois le ludique et le pédagogique) que l’on retrouve tout au long de l’ouvrage de Marie Barguirdjian Bletton.

Ce bel ouvrage, qui fonctionne à la manière d’un étonnant jeu de piste, a bénéficié d’une réalisation impeccable ; il est une invitation à regarder autour de soi, à remarquer d’infimes éléments que nos esprits saturés d’informations visuelles occultent souvent et, bien entendu, il nous ouvre les portes d’un univers en apparence simple et innocent, dont la richesse demeure pourtant incomparable ; un monde proche et lointain à la fois dans lequel l’enfant, accompagné ou non dans sa lecture, aura certainement envie de pénétrer – littéralement !

Blandine Longre
(janvier 2005)

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