Le vice-roi de Ouidah
Grasset, 2003

(The Viceroy of Ouidah, ed : J. Cape, 1980)

 

Roman de l'exil

Dans ce second roman paru en 1980 et réédité à présent par Grasset dans sa collection Les Cahiers Rouges, Bruce Chatwin s’est inspiré de l’histoire véridique de Fransisco Manoel da Silva, un négrier brésilien de race blanche ; mais après une enquête qui l’a conduit au Dahomey (actuel Bénin) puis au Brésil, l’écrivain voyageur a composé une fiction, pour cause d’informations trop lacunaires.

Le roman convie d’abord le lecteur aux retrouvailles des descendants multiples du héros qui, de tous coins de la planète, viennent commémorer son souvenir à travers un festin opulent. La fête est interrompue par l’agonie de Mama Wewe, la propre fille blanche de Dom Francisco, à qui la communauté voudrait bien extirper le secret de la fortune cachée de son père. Les souvenirs de la centenaire sur son lit de mort nous plongent enfin dans l’épopée de da Silva.
Au sortir d’une enfance miséreuse dans le Nord-Est brésilien et plusieurs années d’errance, il se lie d’amitié avec Joaquim Coutinho, le fils d’un riche propriétaire terrien. Sur les conseils de ce dernier et après un bref séjour à Bahia, il part tenter fortune à Ouidah, d’où proviennent les esclaves les plus réputés. Sur place, il accède au statut de vice-roi, par l’entremise du nouveau monarque dont il a su s’attirer les faveurs, puis il tente, sans succès, de développer le commerce de l’esclavage avec l’Europe, à une époque où l’abolitionnisme finit par vaincre les vieux démons. Tombé en disgrâce en Afrique, il essaie, également en vain, de renouer les liens avec sa terre natale — où il est resté indésirable — en y envoyant étudier son fils aîné. Puis il favorisera, ironie de l’histoire, le retour d’esclaves affranchis au pays en créant une sorte de «petit Brésil».

Adoptant une narration dense et haute en noirceurs, Bruce Chatwin dépeint de façon pittoresque les multiples péripéties qui jalonnent l’histoire de da Silva dans les univers tout aussi impitoyables que sont la campagne désolée du Noroeste («Des rats descendirent le long des cordes du hamac de Francisco Manoel et le mordirent pendant son sommeil. Des serpents à sonnettes entrèrent dans la cour, attirés par tout ce qui était encore en vie. Lorsqu’une marabunta de fourmis légionnaires traversa la maison, la femme ne trouva que la force de sauver une casserole de farine de manioc et quelques pans de viande de bœuf séchée au vent.») ou cette Sparte Noire que fut le royaume du Dahomey.
Dans ce roman de l’exil, l’écrivain entrecroise les destinées des déracinés (da Silva puis les victimes de l’esclavage) qui garderont toute leur vie en mémoire le souvenir de leur patrie originelle. En refermant Le vice-roi de Ouidah, on pourra méditer sur ce proverbe de négrier : « Prends bien garde. Au golfe du Bénin, pour un qui part, quarante qui arrivent ».

Olivier Weber
(mars 2003)

Le Vice-Roi de Ouidah a été adapté au cinéma par Werner Herzog, sous le titre Cobra Verde.

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