Janet
Frame
Des nouvelles des Antipodes
La littérature
néo-zélandaise, invitée des Belles Etrangères
cet automne (après la
Roumanie en 2005), est conjointement à l’honneur
dans le dernier numéro de la revue Brèves,
grâce à un dossier préparé par Claire
Julier et Christiane Rolland Hasler (toutes deux nouvellistes).
C'est d'abord par le biais
de leurs écrits que l'on découvre cinq auteur(e)s
(pas tous nécessairement invités par les Belles
Etrangères), des nouvelles qui ouvrent sur des univers
littéraires et intimes inévitablement hétérogènes.
On s'arrêtera plus particulièrement sur Les
papillons de Patricia Grace, romancière maori,
l'une des premières à avoir été publiée
dans son pays dans les années 1970 et à laquelle
on doit, entre autres, le beau roman Cousins
(1992). Les papillons met en scène
une petite fille qui fait la fierté de ses grands-parents
depuis qu'elle va à l'école, mais son travail sur
les papillons ("J'ai tué tous les papillons")
ne plaît visiblement pas à la maîtresse, qui
vit certes dans le même pays, mais selon des valeurs qui
ne correspondent en rien à celles du quotidien de l'enfant
et de sa famille.
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En
quelques mots, à partir d'un infime détail,
l'auteure parvient à mettre l'accent, très subtilement,
sur ces antagonismes qui créent des failles d'incompréhension
entre deux cultures vivant côte à côte
sans nécessairement se connaître, et pourtant
amenées à se télescoper. La brièveté
de cette prose et l'attention portée aux moindres détails
se retrouve en partie dans Un morceau de savon
jaune de Frank Srageson (1903-1982), un récit
mélancolique et poignant qui évoque l'indigence
des classes laborieuses. L'empathie fonctionne aussi très
bien en lisant Si je pleure, de
Fiona Kidman (à découvrir, Rescapée,
roman qui paraît chez S. Wespieser en novembre), le
récit coloré et oralisé d'une femme dont
la vie "comblée" par les naissances successives
(douze enfants) l'est moins quand l'un de ses fils a maille
à partir avec la police. |
Même
chose avec M. Van Gogh d'Owen Marshall
("le roi de la nouvelle contemporaine"), une
histoire qui laisse le lecteur tout aussi désemparé
que le jeune narrateur, qui voit s'écrouler le rêve
de toute une vie, celle d'un vieil excentrique incompris,surnommé
Van Gogh. Quant à Nan, protagoniste de La liseuse
de Janet Frame (1924-2004), elle appartient aussi à la
communauté des exclus et ce court récit poignant,
sans être autobiographique, évoque les épreuves
subies par l'auteure (internée pour schizophrénie
en 195, diagnostic réfuté par la suite). A propos
de son écriture si singulière, expérimentale
pour l'époque, on lira avec intérêt l'entretien
avec Nadine Ribault, l'une des traductrices du Lagon
et autres nouvelles (Editions des Femmes, 2006)
ainsi que la vingtaine de pages consacrées à cette
auteure qui rappelle une autre grande écrivaine néo-zélandaise,
Katherine Mansfield
(dont parle Hubert Haddad).
Des auteures, donc, plus que des auteurs, dans ce numéro
de Brèves ; et comme pour accentuer
cette tendance (qui n'est sans doute pas délibérée
mais dont on n'aura pas l'idée de se plaindre), on lira,
dans les rubriques habituelles, un travail très précis
d'analyse intitulé "Sur la misogynie des Goncourt",
où l'on comprend qu'Edmond et Jules avaient décidément
bien des problèmes (et des comptes à régler)
avec le féminin...
Blandine
Longre
(novembre 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais,
est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice
en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone,
asiatique, orientale etc.), à la littérature pour
la jeunesse, au théâtre (texte et représentation)
et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.