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L'incontrôlable
nature de l'être.
Les récits
éclatés que nous livre Christophe Bouquerel ne pourraient
former qu’une suite incohérente d’existences
disjonctées, une juxtaposition de détresses insignifiantes
qui, en s’accumulant, formeraient le tableau sombre et amer
d’un collège de banlieue parisienne ; il y a un peu
de ça dans ce roman, mais on aurait tort de s’arrêter
à ce constat réducteur, ce serait oublier le reste.
Le reste ? Une (dé-)construction narrative impeccablement
pensée, digne du meilleur des romans à suspense, un
point d’ancrage incarné par un personnage autour duquel
tout semble s’être délité mais qui apporte
paradoxalement un surprenant fil conducteur, et une épaisseur
psychologique et poétique (le narrateur ne s'appelle pas
Ulysse pour rien...) qui donne l’impression de ne pas seulement
avoir à faire à des élèves ou des professeurs
que l’auteur aurait figés dans des rôles monolithiques,
obéissant fidèlement au socialement correct, mais
à des êtres de chair et de sang, agités de désirs
troubles, traversés par de brutales envies de liberté
ou des soubresauts meurtriers qui les dépassent eux-mêmes,
pour ensuite aller se cogner à la froide réalité
ou se découvrir autres. Unités de temps, de lieu et
d’action ; que demander de mieux ?
Au cœur
du récit, Salim, seize ans, élève de troisième
au collège Archereau, dont on vient de découvrir le
corps sans vie dans la forêt voisine. Salim-Tybalt, qui a
droit à une fin digne d’un (anti-)héros shakespearien
; une tragédie qui incite son professeur d’histoire,
Ulysse Outis, à découvrir qui a pu appuyer sur la
gâchette, et à ainsi revenir sur l’année
scolaire qui vient de s’écouler, à retracer
ses pas précaires, en compagnie de personnages tout aussi
malhabiles que lui (malgré ses années d’expérience)
dans la grande danse des relations humaines, en particulier dans
l’espace clos de l’établissement scolaire («
lieu de vie » comme l’ont renommé les pédago-démagos,
sans savoir très bien de quoi ils parlent) – une «
boîte à orages » selon Elise Grainville,
professeur de lettres, une « boîte à fantasmes,
qui s’y accumulent jusqu’à se transmuter en quintessence
de savoir ou de gaz explosif. Car il n’y a pas que du désir
qui s’accumule entre eux et nous. Il y a de la haine. »
L’image
qu’Elise emprunte au domaine de la physique serait apte à
faire fuir le plus téméraire des adultes. Mais toujours
selon elle, ceux qui viennent ici pour la plupart volontairement
chaque matin doivent être prêts à se frotter
au monde de ceux qui y viennent pour la plupart contre leur gré,
à s’exposer à ces élèves, ces
incontrôlables sauvages en qui elle voit avant tout des êtres
humains ; alors qu’Ulysse s’est résigné
depuis bien longtemps à ne plus pouvoir «établir
le contact » avec eux. « Garder le plus possible
ses distances, voilà d’après moi la bonne distance
! », lui explique-t-il avec lucidité, en la mettant
en garde ; elle est pourtant déterminée à comprendre
cette planète étrange sur laquelle survivent les jeunes
de la cité, pour mieux s’efforcer de les tirer vers
le haut et leur apporter la finesse d’esprit à laquelle
ils ont droit eux aussi.
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Une
mission louable mais vouée à l’échec
selon Ulysse, qui voit Elise s’enfoncer dans le bourbier
d’une tribu dont la plupart des membres sont perdus
d’avance ; Elise, qui va bientôt confondre «
rapport de séduction irréalisable et irréalisé
» avec séduction tout court. Car Salim
est là, qui veille, semant le trouble dans les cœurs,
répandant la drogue et la terreur dans les corps
de ceux qui l’entourent. Salim l’énigmatique,
qui semble échapper à toute définition,
le beau petit « lascar », mi-ange mi-démon,
personnage aux multiples masques qui aime jouer avec les
autres, et que ces derniers s’autorisent secrètement
à idéaliser ; un vulgaire dealer qui ne veut
pas être viré du collège afin de pouvoir
tranquillement continuer son «bizness »
sous l’abribus, et tenter de séduire l’inaccessible
Elise Grainville.
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On découvre
tour à tour ceux qui gravitent autour de lui, dans un mouvement
narratif qui va et vient entre septembre et juillet : Jihane, la
« princesse arabe », une âme «
orgueilleuse » qui aime les livres et l’étude,
mais qui se cherche dans toute cette pagaille ; Félicité,
la belle Antillaise qui sait se montrer fine quand elle veut, et
qui paiera un lourd tribut en tentant de sauver l’un de ses
camarades ; ou encore Mathieu, secrètement attiré
par Salim, qui le lui rend si cruellement ; et toujours Ulysse Outis,
ce monsieur « Personne » qui ne peut faire autrement
que de s’impliquer de loin, sans pouvoir totalement franchir
le pas, observateur zélé (« qui voit tout
mais n’empêche rien ») dont les mises en
garde et l’amour ne serviront peut-être pas à
sauver Elise des pièges qu’elle-même a tendus
à Salim ; Elise, dont les preux efforts pour ouvrir ses élèves
au monde du théâtre font sourire, même s’ils
restent très émouvants. Et pourtant, « N’est-ce
pas la pire des sauvageries que d’abandonner les sauvages
à leur sort ? » s’interroge le narrateur
à travers Jihane, qui observe « un terrain de sport
en train de devenir terrain vague, abandonné par les adultes
aux adolescents. » En regard, l’auteur offre quelques
entrées dans l’esprit épuisé de la principale,
Rachel Rosembraun, dont la mère est morte gazée à
Auschwitz, et met subtilement en parallèle la barbarie nazie,
la violence ordinaire des petits voyous et celle des partisans du
FN, incarnés par un parent d’élève rageur
et sûr de son bon droit.
Au-delà du contexte scolaire et de l’univers des cités
d’aujourd’hui, derrière le whodunnit
(qui a tué Salim ?), moteur de l’intrigue, l’auteur
part d’un unique fait saillant pour mieux explorer les dérives
et les drames du quotidien, bien dérisoires, de quelques
protagonistes qui se débattent à huis clos, sur la
scène d'un monde à la dérive mais où
subsistent de menus espoirs (justement incarnés par certains
des jeunes personnages) ; et même s’il s’interroge
par instants sur la relation enseignant-enseigné, c’est
pour mieux rendre compte de ce qui est au cœur de toute relation
humaine ; les imperfections et les « dérapages »
de ceux qui sont censés « encadrer » (entendons
les adultes) montrent à quel point la nature humaine est
fluctuante, incontrôlable, et que la sauvagerie (qu’elle
s’exerce par le biais des pulsions violentes ou amoureuses)
est en chacun de nous.
Blandine
Longre
(décembre 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; elle s’intéresse
tout particulièrement aux écritures contemporaines
(francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la
littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte
et représentation) et aux relations qu’entretiennent
fiction et réel.

http://www.editionsdupanama.com/
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