La divine bouchère
de Georges Ribemont-Dessaignes

édition présentée par Gilles Losseroy
Le Castor Astral, 2006

 

 

Quelques nouvelles de Dada

Dans la sombre rue des Trois-Lunes, Amalia Fish (on notera la saveur du nom), l’épouse du boucher, règne sur sa boutique et, le soir venu, sur tous les hommes attirés derrière les grilles de la diabolique déesse. Tel est l’argument, très succinctement suggéré, de la première des douze nouvelles, inédites en volume jusqu’à présent, qui composent ce livre particulièrement bienvenu.

Car, comme le proclame dans sa préface Gilles Losseroy (qui a coordonné l’édition et présente judicieusement, en quelques lignes, chacun des textes), «Ribemont-Dessaignes, connais pas». En tout cas, ce Dadaïste de la première et de la dernière heure (1884-1974) n’est pas reconnu à sa juste (dé)mesure par les tenants de la littérature officialisée. Ecrivain révolté et méconnu, violent et inconvenant, excentrique et excentré, adepte de l’humour noir et du «surréalisme baroque», Georges Ribemont-Dessaignes a pratiqué (outre la peinture et la musique à l’occasion) tous les genres littéraires : poésie, théâtre, roman, essai, nouvelle, en y imbriquant des éléments qui ne relèvent pas traditionnellement de ces genres, comme pour en repousser les limites. Outre Dada, il y a chez lui du Lautréamont, du Raymond Roussel, du Georges Bataille, du Paul Nougé (on en passe) ; surtout il y a l’originalité décapante de Georges Ribemont-Dessaignes.

Les récits brefs de La divine bouchère ne dérogent pas à l’esprit et à la manière de l’auteur, à cette écriture « placée sous le signe de la rupture » à laquelle il a accoutumé ses (quelques) lecteurs. Histoires fantastiques, absurdes, extravagantes, hyperréalistes, morbides, démoniaques ? Fascinantes en tout cas, chacun en conviendra en suivant ces morceaux de destinées. On n’énumérera pas ici les personnages qui peuplent de leurs silhouettes étranges ou ordinaires la narration louvoyante et métaphorique. On encouragera simplement le lecteur à se laisser surprendre, certes, et néanmoins à garder un brin de lucidité en parcourant ces chemins, à ne pas se laisser par exemple embarquer dans le piège de « la Belle Alphonsine » fomenté par Borborygme, suppôt de Dieu et de Satan. Car s’il n’y prenait garde, s’il se laissait aller au fil des eaux noirâtres des histoires ici contées, le lecteur aurait tôt fait de sombrer corps et biens, comme les habitants de Roc-le-Roc, ses semblables, ses frères.

Jean-Pierre Longre
(février 2007)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Derniers ouvrages parus : Raymond Queneau en scènes (Presses Universitaires de Limoges, 2005) et Jean Prévost aux avant-postes (Collectif, avec William Marx, Les Impressions Nouvelles, 2006).

 

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