L’Autre

tome 1 : Le Souffle de la hyène

de Pierre Bottero
Rageot, 2006

 

 

 

Le nouveau Bottero : quand le bricolage tend vers l’alchimie

C’est une belle surprise que ce premier tome d’une nouvelle série de Pierre Bottero, surtout pour ceux qui jusqu’ici n’étaient pas des inconditionnels de cet auteur. On y retrouve toutes ses qualités, sans les quelques défauts qui fondaient les réticences de certains lecteurs (adultes essentiellement). La mise en place de l’intrigue et des personnages est rapide, précise et efficace, les dialogues sonnent juste, les stéréotypes sont bien maîtrisés (ni trop, ni trop peu), les rôles bien répartis, l’usage du fantastique limité à quelques traits cohérents entre eux. Enfin chacun des personnages s’affine psychologiquement de façon crédible et progressive ; leurs contours se dessinent petit à petit avec juste ce qu’il faut de netteté et de mystère sauvegardé.
Qu’on n’aille pas chercher de très complexes subtilités narratives, le but n’est pas là. La narration se déroule de façon classique, globalement linéaire, à la troisième personne. Elle est focalisée tout d’abord à travers un héros (Natan) qui nous livre ses perceptions, ses pensées, des indices de sa personnalité et de son passé (avec quelques flashbacks explicatifs brefs). Très vite, le récit se focalise de la même façon sur une héroïne (Shaé) qui affronte indépendamment des dangers similaires. Par la suite, le récit fait se rencontrer les deux protagonistes qui feront face à de terribles ennemis ensemble et découvriront quel destin les unit.
Autre simplicité efficace : on n’est pas allé chercher loin la trame globale : le “ Mal ” est revenu sur terre après avoir sommeillé pendant une éternité et les descendants de ses anciens vainqueurs (Natan et Shaé) vont devoir l’affronter malgré leur faiblesse, leur solitude (comme toujours, les parents sont morts) et leur jeune âge (on reconnaîtra facilement la parenté avec beaucoup de récits héroïques). On devine qu’ils y parviendront grâce aux super pouvoirs qu’ils détiennent – et qu’ils apprendront au fil de l’histoire à connaître et à maîtriser (air connu encore une fois). Le “ Mal ” est absolu, il menace l’Humanité entière, et il emploie à ses fins des créatures monstrueuses terrifiantes. Rien de bien nouveau, mais ça marche.
Le couple de héros qui doit permettre, comme dans La Quête d’Ewilan, l’identification de tous les lecteurs est ici bien équilibré : chacun a sa personnalité propre et existe par lui-même ; enfin, ils réunissent aussi à travers eux différents milieux sociaux et différentes origines sans que l’un soit écrasé par l’autre (il y a un portrait assez réussi cependant de la jolie-peste-riche à travers le personnage de la cousine).

Comme dans nombre de ses autres récits, Pierre Bottero reprend des thèmes qui circulent depuis une éternité (et que la mode de la fantasy a réactualisés) en arrivant malgré cela à surprendre par la qualité de son imagination et de son écriture, qui a le mérite d’être économe de mots et de détails inutiles. Ici, la belle invention est celle du lieu-pivot de toute l’histoire, la Maison. Lieu à la fois réel et magique, plein de portes dont certaines sont visibles aux uns et pas aux autres, ouvrant sur d’autres mondes étranges (on retrouve une influence probable de la Croisée des mondes de Philip Pullman), ouvrant sur un monde naturel mystérieux et menaçant, elle est un des personnages clefs du roman. Mais la maison est aussi une image de la famille et de son histoire et Pierre Bottero réinvente à travers elle une histoire de l’humanité qui est aussi une généalogie à parcourir, à découvrir, avec laquelle renouer, ou à fuir. L’image de la famille est ici très ambivalente (on pense encore à Pullman).

Il semble que l’auteur ait repris un thème qu’il avait abordé dans La Quête d’Ewilan, pour le développer davantage (et mieux) : celui de la métamorphose animale. Ici, ce n’est plus le garçon (Salim) mais la fille (Shaé) qui se transforme et ce point est traité de façon approfondie et non plus comme un événement fantastique parmi d’autres. Le poids tragique de cette identité, effleuré dans le personnage de Salim est ici traité de façon intéressante et est fortement articulé aux autres thèmes du roman (l’aventure, la généalogie, l’amour).

Cette aventure très enlevée est aussi une histoire d’amour prometteuse car c’est un amour a priori impossible avant quelques tomes. Cette impossibilité permet à l’auteur de montrer deux beaux adolescents, amoureux, désirants et apparemment libres de leurs actions, empêchés cependant (comme au bon vieux temps de l’amour courtois) de passer à l’acte. On ne dira pas pourquoi (on en a sans doute déjà trop dit). Beau stratagème, qui permet de mêler sentiment amoureux et chasteté sans avoir recours cependant ni à la morale ni à la religion, deux points qui sont importants en littérature de jeunesse quand on veut s’adresser à un large public.
Ainsi, Pierre Bottero a réuni de nombreux schémas très classiques et des procédés bien connus pour construire une histoire cohérente et passionnante ; de matériaux sans grande valeur intrinsèque, il a fait une créature vivante. Ses lecteurs attendront encore avec impatience la parution des deux prochains volumes de cette trilogie (air connu).

Anne-Marie Mercier-Faivre
(septembre 2006)

Anne-Marie Mercier-Faivre est professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

 

Lire le dossier proposé par Pascale Arguedas

du même auteur
La Quête d’Ewilan - Rageot poche, 2006

http://www.rageot.fr/