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Lipogramme
pathétique
On le sait depuis
longtemps, la contrainte formelle offre un cadre précis et
adéquat à l’épanchement littéraire.
Les membres de l’Oulipo en ont fait
maintes démonstrations, en particulier Georges
Perec avec La disparition, son fameux
roman sans « e ». Olivier Bordaçarre, dramaturge
et comédien, s’est à son tour lancé dans
l’aventure du lipogramme avec son premier roman ; aventure
apparemment moins périlleuse que celle de Perec, puisque
la lettre absente est ici le « c », qui, loin après
le « e », ne vient qu’en onzième position
dans la hiérarchie des occurrences de la langue française.
Le péril
est moindre en apparence seulement. Car ce que cette écriture
« sensée » tente de rendre relève de l’introspection,
de l’autoanalyse en même temps que du règlement
de compte intime. Le narrateur, dont on note au passage qu’il
porte le même prénom que l’auteur, se remémore,
entre crises de colère et éclats de rire, au cours
d’une nuit d’hiver quasiment suicidaire au volant de
sa voiture, le père qui ne l’a jamais élevé
et qu’il tente d’aller retrouver à Périgueux.
Ce règlement
de compte, qui est une tentative de libération de visions
obsédantes, oniriques, cauchemardesques, concerne, au-delà
d’une image paternelle plurielle (car il y a le géniteur,
le père adoptif, la paternité du narrateur…),
la société humaine dans toutes ses dimensions : la
plume s’y attaque avec une belle verve satirique et furieuse,
dans laquelle le lipogramme joue son rôle dynamique.
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L’humour
(noir, décalé, ironique, violent, attendri),
la rage (contenue ou éclatante), le désarroi
(spontané ou analysé) sont ceux d’un être
à la sensibilité suraiguë, mais dont la
culture laisse la littérature conserver ses droits,
d’abord par la maîtrise du style jusque dans les
débordements verbaux, ensuite par l’intertextualité
: on a évoqué Perec ; il y a aussi – et
surtout – Rimbaud, souvent interpellé, parfois
affiché, comme dans ce Bateau ivre transformé
en automobiliste fou ; et encore Vialatte, en négatif,
rejeté en tant que figure de chevet du père
fuyard ; et toujours le théâtre, mode occasionnel
d’écriture, omniprésente toile de fond,
le théâtre qui permet au roman d’exhiber,
en un pathétique dévoilement biographique, les
blessures toujours ouvertes de l’âme. |
Jean-Pierre
Longre
(décembre 2005)
Jean-Pierre
Longre enseigne la littérature contemporaine à
l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études
sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur
de plusieurs revues, il a participé à la publication
des romans de Queneau dans la Bibliothèque
de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison
des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des
recherches sur les littératures francophones (Roumanie
et Belgique en particulier).
Dernier ouvrage paru : Raymond Queneau en scènes,
Presses Universitaires de Limoges, 2005.
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