Géométrie variable
d'Olivier Bordaçarre
Fayard, 2006

 

 

Lipogramme pathétique

On le sait depuis longtemps, la contrainte formelle offre un cadre précis et adéquat à l’épanchement littéraire. Les membres de l’Oulipo en ont fait maintes démonstrations, en particulier Georges Perec avec La disparition, son fameux roman sans « e ». Olivier Bordaçarre, dramaturge et comédien, s’est à son tour lancé dans l’aventure du lipogramme avec son premier roman ; aventure apparemment moins périlleuse que celle de Perec, puisque la lettre absente est ici le « c », qui, loin après le « e », ne vient qu’en onzième position dans la hiérarchie des occurrences de la langue française.

Le péril est moindre en apparence seulement. Car ce que cette écriture « sensée » tente de rendre relève de l’introspection, de l’autoanalyse en même temps que du règlement de compte intime. Le narrateur, dont on note au passage qu’il porte le même prénom que l’auteur, se remémore, entre crises de colère et éclats de rire, au cours d’une nuit d’hiver quasiment suicidaire au volant de sa voiture, le père qui ne l’a jamais élevé et qu’il tente d’aller retrouver à Périgueux.

Ce règlement de compte, qui est une tentative de libération de visions obsédantes, oniriques, cauchemardesques, concerne, au-delà d’une image paternelle plurielle (car il y a le géniteur, le père adoptif, la paternité du narrateur…), la société humaine dans toutes ses dimensions : la plume s’y attaque avec une belle verve satirique et furieuse, dans laquelle le lipogramme joue son rôle dynamique.

L’humour (noir, décalé, ironique, violent, attendri), la rage (contenue ou éclatante), le désarroi (spontané ou analysé) sont ceux d’un être à la sensibilité suraiguë, mais dont la culture laisse la littérature conserver ses droits, d’abord par la maîtrise du style jusque dans les débordements verbaux, ensuite par l’intertextualité : on a évoqué Perec ; il y a aussi – et surtout – Rimbaud, souvent interpellé, parfois affiché, comme dans ce Bateau ivre transformé en automobiliste fou ; et encore Vialatte, en négatif, rejeté en tant que figure de chevet du père fuyard ; et toujours le théâtre, mode occasionnel d’écriture, omniprésente toile de fond, le théâtre qui permet au roman d’exhiber, en un pathétique dévoilement biographique, les blessures toujours ouvertes de l’âme.

Jean-Pierre Longre
(décembre 2005)

Jean-Pierre Longre enseigne la littérature contemporaine à l’Université Jean Moulin Lyon 3. Auteur d’études sur divers écrivains du XXe siècle, collaborateur de plusieurs revues, il a participé à la publication des romans de Queneau dans la Bibliothèque de la Pléiade, s’intéresse à la comparaison des arts (littérature, musique, peinture) et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie et Belgique en particulier). Dernier ouvrage paru : Raymond Queneau en scènes, Presses Universitaires de Limoges, 2005.

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