de Bertolt Brecht
Traduction de François Rey
Mise en scène Brigitte Jaques
Collaboration François Regnault
Musique originale Marc-Olivier Dupin
Avec les élèves de la 60ème promotion
juin 2001 à 20 h

 

ENSATT
04 78 15 05 07
4 rue Sœur Bouvier
69005 Lyon


Les pièces de l'ENSATT

• Les démons (Dostoïevski)
• Répétition Publique

• Preparadise Sorry Now de Fassbinder
• L'île des esclaves de Marivaux
• Monsieur de Pourceaugnac de Molière
• Roberto Zucco de Koltès (oct. 2001)
• L'éveil du printemps


Créée pour la première fois à Zurich en 1943, cette pièce relate l'épopée de Chen Te, jeune prostituée que les dieux ont proclamée "bonne âme du Setchouan", car elle fut la seule à bien vouloir leur offrir un gîte pour la nuit. Satisfaits d'avoir (enfin) trouvé leur bonne âme, Ils la récompensent afin qu'elle puisse continuer à faire le bien. Mais la générosité attire les profiteurs et les envieux, et Chen Te déploie une bonté déraisonnable, trop spontanée, qui se retourne contre elle.
Peu à peu, prenant conscience de la mesquinerie ambiante, elle fait appel à un cousin éloigné, Chui Ta, qu'elle s'invente : déguisée en homme, elle se fait dure et obstinée en affaires et parvient ainsi à se sauver elle-même de sa trop grande bonté.
Mais deux êtres antagonistes luttent en elle : comment, par exemple, Chen Te peut-elle céder à un aviateur au chômage qui affirme l'aimer alors que Chui Ta sait que cet homme ne cherche qu'à profiter de l'argent de Chen Te ? Ou encore, comment Chui Ta est-il capable d'autant de cruauté envers Wang, le porteur d'eau, seul ami de Chen Te, alors que cette dernière est prête à commettre un parjure pour l'aider ? A travers ce personnage double, Brecht semble nous dire que tout être humain est bon et mauvais à la fois, que celui qui fait le bien doit nécessairement affronter la méchanceté intrinsèque del'homme. Même les dieux sont désespérés : Chen Te est leur dernière chance de prouver que des êtres bons existent encore, et ils se refusent à l'aider de nouveau tandis que tout s'écroule autour d'elle, prétextant que "la souffrance purifie" ; ce discours immobiliste exposé par des dieux impuissants, dont la déchéance physique annonce la fin proche, est subtilement dénoncé par l'auteur et lui permet une attaque en règle du christianisme et de sa douteuse catharsis de la douleur, qui clame :"heureux les pauvres !" Car pour Brecht, dramaturge avant tout politique et social, ce serait plutôt la pauvreté des masses qui engendrerait le mal et la douleur...
Du reste, derrière l'histoire imprévisible d'une jeune fille qui veut trop bien faire et qui ainsi se perd, se dissimule une véritable allégorie politico-économique, rendue parfaitement manifeste au cours de la séquence 7 : "Les choses devront être réglées de manière un peu plus raisonnable à l'avenir. Ces distributions de nourriture sans contrepartie cesseront. A la place, la possibilité sera donnée à chacun de s'élever honnêtement par son travail" déclare Chui Ta, s'adressant à ses futurs ouvriers/esclaves... L'on croirait entendre l'un des chantres du libéralisme actuel, prônant individualisme, égalité des chances et élimination des plus faibles. La parabole du partage désordonné cède alors la place à celle du capitalisme tout-puissant, dépeint ici comme inhumain, deux systèmes socio-économiques tout à tour incarnés par Chen Te et par Chui Ta.
La mise en scène de Brigitte Jaques s'inscrit parfaitement dans la démarche brechtienne, ainsi que nous le rappellent de nombreux éléments : la salle, aménagée en triangle pour la circonstance laisse les coulisses en partie visible, les comédiens, fardés, blafards, attendent leurs entrées assis sur les côtés, dans l'ombre, ou assis parmi le public ; car celui-ci se doit de saisir que ce qui est offert à ses sens ne doit pas prendre le pas sur ce qui est offert à sa raison et que distanciation est l'un des maîtres mots de ce théâtre de l'épique.
On pourrait bien sûr arguer que l'ensemble manque de force émotionnelle, que cette absence d'émotion palpable dénature notre plaisir ou notre éblouissement et qu'il nous est impossible de ressentir de la compassion pour les personnages ; On peut aussi se demander s'il est utile que trois comédiennes (Aurélia Arnou, Sarah Capony, Anne Girouard, qui se complètent à merveille) se partagent le rôle de Chen Te / Chui Ta... Mais n''est-ce donc pas pour nous permettre de demeurer lucide, éveillé, en possession d'un recul essentiel, et comme pour nous rappeler à l'ordre : "Attention, c'est du théâtre, que l'illusoire ne vous aveugle pas"...
Dans cet espace, la dialectique brechtienne fonctionne donc parfaitement. Il est vrai que l'élan dramatique de Preparadise Sorry Now (joué par les mêmes comédiens cette année) est absente de cette création, mais la "faute" en incomberait alors à la pièce même de Brecht ou encore à Brigitte Jaques, qui a choisi de respecter l'oeuvre et de rester fidèle à la pensée de l'auteur (!) et non pas tant aux jeunes comédiens, tous très convaincants.
Cette oeuvre, véritable enquête socio-humaine qui explore les ressorts et les conséquences du mal, est pourvue d'un dénouement en suspens qui laisse le spectateur à ses interrogations et livre des réponses incomplètes. Mais la réflexion n'exclut nullement le plaisir : l'ironie contenue des chants, la naïveté touchante des protagonistes, la fougue des comédiens et l'intrigue elle-même, admirablement conçue (du "taylorisme dramatique", écrivait Brecht !), se conjuguent pour nous faire passer un moment d'excellent théâtre.

B. Longre
(juin 2001)

Comédiens
Hélène Arnault, Aurélia Arnou, Simon Bigorgne, Sarah Capony, Renaud Dehesdin, Anne Girouard, Rafaèle Huou, Jean-Baptiste Puech, Bertrand Suarez-Pazos, Romans Suarez-Pazos, Erika Von Rosen, Cédric Weber, Julie Lascoumes.

Brecht, chroniques en ligne :
L'opéra de quat'sous, TNP, 2003
La vie de Galilée, Les Célestins, mars 2003
Un petit Mahagonny
, Ensatt 2002
Mère Courage, TNP 2002
Fatzer, les subsistances, mai 2001
La vie de Galilée, Maison de la Danse, octobre 2000

Brecht
http://www.comedie-francaise.fr/biographies/brecht.htm
http://www.monde-diplomatique.fr/1998/02/PATZOLD/10015.html

Editeur
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/B/brecht2.htm

L'ENSATT
http://www.artotal.com/form/ensatt.htm

http://www.ensatt.fr