Créée
pour la première fois à Zurich en 1943, cette pièce
relate l'épopée de Chen Te, jeune prostituée
que les dieux ont proclamée "bonne âme du Setchouan",
car elle fut la seule à bien vouloir leur offrir un gîte
pour la nuit. Satisfaits d'avoir (enfin) trouvé leur bonne
âme, Ils la récompensent afin qu'elle puisse continuer
à faire le bien. Mais la générosité
attire les profiteurs et les envieux, et Chen Te déploie
une bonté déraisonnable, trop spontanée,
qui se retourne contre elle.
Peu à peu, prenant conscience de la mesquinerie ambiante,
elle fait appel à un cousin éloigné, Chui
Ta, qu'elle s'invente : déguisée en homme, elle
se fait dure et obstinée en affaires et parvient ainsi
à se sauver elle-même de sa trop grande bonté.
Mais deux êtres antagonistes luttent en elle : comment,
par exemple, Chen Te peut-elle céder à un aviateur
au chômage qui affirme l'aimer alors que Chui Ta sait que
cet homme ne cherche qu'à profiter de l'argent de Chen
Te ? Ou encore, comment Chui Ta est-il capable d'autant de cruauté
envers Wang, le porteur d'eau, seul ami de Chen Te, alors que
cette dernière est prête à commettre un parjure
pour l'aider ? A travers ce personnage double, Brecht semble nous
dire que tout être humain est bon et mauvais à la
fois, que celui qui fait le bien doit nécessairement affronter
la méchanceté intrinsèque del'homme. Même
les dieux sont désespérés : Chen Te est leur
dernière chance de prouver que des êtres bons existent
encore, et ils se refusent à l'aider de nouveau tandis
que tout s'écroule autour d'elle, prétextant que
"la souffrance purifie" ; ce discours immobiliste exposé
par des dieux impuissants, dont la déchéance physique
annonce la fin proche, est subtilement dénoncé par
l'auteur et lui permet une attaque en règle du christianisme
et de sa douteuse catharsis de la douleur, qui clame :"heureux
les pauvres !" Car pour Brecht, dramaturge avant tout politique
et social, ce serait plutôt la pauvreté des masses
qui engendrerait le mal et la douleur...
Du reste, derrière l'histoire imprévisible d'une
jeune fille qui veut trop bien faire et qui ainsi se perd, se
dissimule une véritable allégorie politico-économique,
rendue parfaitement manifeste au cours de la séquence 7
: "Les choses devront être réglées de manière
un peu plus raisonnable à l'avenir. Ces distributions de
nourriture sans contrepartie cesseront. A la place, la possibilité
sera donnée à chacun de s'élever honnêtement
par son travail" déclare Chui Ta, s'adressant à
ses futurs ouvriers/esclaves... L'on croirait entendre l'un des
chantres du libéralisme actuel, prônant individualisme,
égalité des chances et élimination des plus
faibles. La parabole du partage désordonné cède
alors la place à celle du capitalisme tout-puissant, dépeint
ici comme inhumain, deux systèmes socio-économiques
tout à tour incarnés par Chen Te et par Chui Ta.
La mise en scène de Brigitte Jaques s'inscrit parfaitement
dans la démarche brechtienne, ainsi que nous le rappellent
de nombreux éléments : la salle, aménagée
en triangle pour la circonstance laisse les coulisses en partie
visible, les comédiens, fardés, blafards, attendent
leurs entrées assis sur les côtés, dans l'ombre,
ou assis parmi le public ; car celui-ci se doit de saisir que
ce qui est offert à ses sens ne doit pas prendre le pas
sur ce qui est offert à sa raison et que distanciation
est l'un des maîtres mots de ce théâtre de
l'épique.
On pourrait bien sûr arguer que l'ensemble manque de force
émotionnelle, que cette absence d'émotion palpable
dénature notre plaisir ou notre éblouissement et
qu'il nous est impossible de ressentir de la compassion pour les
personnages ; On peut aussi se demander s'il est utile que trois
comédiennes (Aurélia Arnou, Sarah Capony, Anne Girouard,
qui se complètent à merveille) se partagent le rôle
de Chen Te / Chui Ta... Mais n''est-ce donc pas pour nous permettre
de demeurer lucide, éveillé, en possession d'un
recul essentiel, et comme pour nous rappeler à l'ordre
: "Attention, c'est du théâtre, que l'illusoire
ne vous aveugle pas"...
Dans cet espace, la dialectique brechtienne fonctionne donc parfaitement.
Il est vrai que l'élan dramatique de Preparadise
Sorry Now (joué par les mêmes comédiens
cette année) est absente de cette création, mais
la "faute" en incomberait alors à la pièce
même de Brecht ou encore à Brigitte Jaques,
qui a choisi de respecter l'oeuvre et de rester fidèle
à la pensée de l'auteur (!) et non pas tant aux
jeunes comédiens, tous très convaincants.
Cette oeuvre, véritable enquête socio-humaine qui
explore les ressorts et les conséquences du mal, est pourvue
d'un dénouement en suspens qui laisse le spectateur à
ses interrogations et livre des réponses incomplètes.
Mais la réflexion n'exclut nullement le plaisir : l'ironie
contenue des chants, la naïveté touchante des protagonistes,
la fougue des comédiens et l'intrigue elle-même,
admirablement conçue (du "taylorisme dramatique",
écrivait Brecht !), se conjuguent pour nous faire passer
un moment d'excellent théâtre.
B.
Longre
(juin 2001)
Comédiens
Hélène Arnault, Aurélia Arnou, Simon Bigorgne,
Sarah Capony, Renaud Dehesdin, Anne Girouard, Rafaèle Huou,
Jean-Baptiste Puech, Bertrand Suarez-Pazos, Romans Suarez-Pazos,
Erika Von Rosen, Cédric Weber, Julie Lascoumes.

Brecht,
chroniques en ligne :
L'opéra de quat'sous, TNP,
2003
La vie de Galilée, Les
Célestins, mars 2003
Un petit Mahagonny,
Ensatt 2002
Mère
Courage, TNP 2002
Fatzer,
les subsistances, mai 2001
La vie de Galilée, Maison
de la Danse, octobre 2000
Brecht
http://www.comedie-francaise.fr/biographies/brecht.htm
http://www.monde-diplomatique.fr/1998/02/PATZOLD/10015.html
Editeur
http://www.arche-editeur.com/Catalogue/B/brecht2.htm
L'ENSATT
http://www.artotal.com/form/ensatt.htm
http://www.ensatt.fr
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