Le petit ouvrage
de Léon Blum, Le Dernier mois,
que viennent de publier les éditions Arléa, relatant,
entre le 3 avril 1945 et le 4 mai, le périple que les SS
firent effectuer à Léon Blum et à sa femme
entre Buchenwald, où ils étaient internés,
et les Dolomites italiennes, où ils furent libérés
par les Américains, est un récit réellement
étonnant qui donne à voir le fonctionnement de l’oppression
nazie et en fait comprendre l’essence.
Nous sommes en effet avec ce récit tout à la fois
à la marge du système concentrationnaire et au cœur
de celui-ci. A la marge car Léon Blum interné certes
à Buchenwald vit dans une petite maison dans les bois, à
la lisière du quartier des officiers SS, entourée
de barbelés ; il est totalement coupé du monde et
du camp dont il n’a pu qu’entr’apercevoir la réalité
à travers de rares indices (une étrange odeur qui
flotte parfois le soir) ou l’irruption de déportés
dans l’univers où le confinaient les SS.
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Sa
connaissance de la réalité du camp est construite
après guerre par les récits, les témoignages.
Quand il écrit sur Flossenburg où les SS l’ont
conduit, il rapporte là aussi ce qu’il a appris
après coup sur ce camp. La véritable découverte
de l’abomination des camps se fait à Dachau.
Il arrive au moment où les SS évacuent le camp
et lancent sur les routes partie de ces innombrables marches
de la mort. L’expérience de Léon Blum
n’est donc pas à proprement parler une expérience
des camps. Il y est passé, il a pu apercevoir les déportés,
Léon Blum insiste sur son ignorance de la réalité
dont il a saisi cependant toute l’horreur. D’où
un récit d’une immense modestie. Léon
Blum sait parfaitement ce qu’il n’a pas vécu. |
Mais nous n’en
sommes pas moins avec ce récit au cœur du système
nazi. Léon Blum sait en montrer l’essence : l’arbitraire,
le caprice brutal – voir les belles pages sur le martyre de
Georges Mandel qui partageait sa captivité à Buchenwald
–, l’obsession hiérarchique – la quête
des ordres par les SS lors du voyage. Ce récit permet aussi
de toucher du doigt le fonctionnement ou plutôt le dysfonctionnement
de la machine SS, comment son obsession affichée de la ponctualité,
de l’ordre et de l’efficacité est toujours contrariée,
ce qui ne fait qu’accroître l’exercice de la terreur.
Mais ce qui montre le mieux l’essence du régime est
la façon dont en usent les SS à l’égard
de cette collection d’otages politiques dont fait partie Blum
et que les SS ont, après les avoir extraits des caves de
Buchenwald, jetés sur les routes, dans des cars blindés
aux vitres obturées. Blum comme les membres de cette Babel
étonnante, issue des milieux dirigeants : Schuschnigg, le
chancelier autrichien d’avant l’Anschluss, sa femme
et sa petite fille née en captivité, un neveu de Molotov,
ministre des affaires étrangères de Staline, un lointain
cousin de Churchill, ou encore le pasteur Niemöller qui s’était
opposé à Hitler, et d’autres encore, sont déplacés
sur les routes d’Allemagne, littéralement déménagés.
Car ce sont des otages, des monnaies d’échange, des
utilités dont on peut se débarrasser à tout
moment, tout comme les déportés ne sont que de la
main d’œuvre, simple matière première immédiatement
remplaçable. Il n’y a entre Blum et les déportés
qu’une différence de traitement, certes plus qu’importante,
mais pas d’essence.
Ce récit du dernier mois de captivité apparaît
donc comme un livre éminemment politique qui donne à
comprendre un fondement essentiel du nazisme et qui, face à
la barbarie rencontrée, s’attache à montrer
l’immense dignité de toutes ses victimes. C’est
là un texte d’un grand humanisme.
Il est accompagné d’une présentation d’Antoine
Malamoud, petit-fils de Léon Blum, qui retrace les conditions
d’incarcération de son grand-père et d’une
autre, de Pierre Vidal-Naquet, dans
laquelle l’historien dresse à grands traits une biographie
politique de Léon Blum, retrace l’histoire de sa proximité
avec lui, brosse un tableau, concis et précis, des rapports
Blum - de Gaulle et des rapports de forces au sein de la SFIO en
1946. Il donne ainsi une courte et intéressante leçon
d’histoire sur la France de la Libération
Fabrice
Piwnica
(mars 2004)

Editions
Arléa
http://www.arlea.fr
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