Le Dernier mois
Arléa, 2004

 

Le petit ouvrage de Léon Blum, Le Dernier mois, que viennent de publier les éditions Arléa, relatant, entre le 3 avril 1945 et le 4 mai, le périple que les SS firent effectuer à Léon Blum et à sa femme entre Buchenwald, où ils étaient internés, et les Dolomites italiennes, où ils furent libérés par les Américains, est un récit réellement étonnant qui donne à voir le fonctionnement de l’oppression nazie et en fait comprendre l’essence.
Nous sommes en effet avec ce récit tout à la fois à la marge du système concentrationnaire et au cœur de celui-ci. A la marge car Léon Blum interné certes à Buchenwald vit dans une petite maison dans les bois, à la lisière du quartier des officiers SS, entourée de barbelés ; il est totalement coupé du monde et du camp dont il n’a pu qu’entr’apercevoir la réalité à travers de rares indices (une étrange odeur qui flotte parfois le soir) ou l’irruption de déportés dans l’univers où le confinaient les SS.

Sa connaissance de la réalité du camp est construite après guerre par les récits, les témoignages. Quand il écrit sur Flossenburg où les SS l’ont conduit, il rapporte là aussi ce qu’il a appris après coup sur ce camp. La véritable découverte de l’abomination des camps se fait à Dachau. Il arrive au moment où les SS évacuent le camp et lancent sur les routes partie de ces innombrables marches de la mort. L’expérience de Léon Blum n’est donc pas à proprement parler une expérience des camps. Il y est passé, il a pu apercevoir les déportés, Léon Blum insiste sur son ignorance de la réalité dont il a saisi cependant toute l’horreur. D’où un récit d’une immense modestie. Léon Blum sait parfaitement ce qu’il n’a pas vécu.

Mais nous n’en sommes pas moins avec ce récit au cœur du système nazi. Léon Blum sait en montrer l’essence : l’arbitraire, le caprice brutal – voir les belles pages sur le martyre de Georges Mandel qui partageait sa captivité à Buchenwald –, l’obsession hiérarchique – la quête des ordres par les SS lors du voyage. Ce récit permet aussi de toucher du doigt le fonctionnement ou plutôt le dysfonctionnement de la machine SS, comment son obsession affichée de la ponctualité, de l’ordre et de l’efficacité est toujours contrariée, ce qui ne fait qu’accroître l’exercice de la terreur. Mais ce qui montre le mieux l’essence du régime est la façon dont en usent les SS à l’égard de cette collection d’otages politiques dont fait partie Blum et que les SS ont, après les avoir extraits des caves de Buchenwald, jetés sur les routes, dans des cars blindés aux vitres obturées. Blum comme les membres de cette Babel étonnante, issue des milieux dirigeants : Schuschnigg, le chancelier autrichien d’avant l’Anschluss, sa femme et sa petite fille née en captivité, un neveu de Molotov, ministre des affaires étrangères de Staline, un lointain cousin de Churchill, ou encore le pasteur Niemöller qui s’était opposé à Hitler, et d’autres encore, sont déplacés sur les routes d’Allemagne, littéralement déménagés. Car ce sont des otages, des monnaies d’échange, des utilités dont on peut se débarrasser à tout moment, tout comme les déportés ne sont que de la main d’œuvre, simple matière première immédiatement remplaçable. Il n’y a entre Blum et les déportés qu’une différence de traitement, certes plus qu’importante, mais pas d’essence.
Ce récit du dernier mois de captivité apparaît donc comme un livre éminemment politique qui donne à comprendre un fondement essentiel du nazisme et qui, face à la barbarie rencontrée, s’attache à montrer l’immense dignité de toutes ses victimes. C’est là un texte d’un grand humanisme.
Il est accompagné d’une présentation d’Antoine Malamoud, petit-fils de Léon Blum, qui retrace les conditions d’incarcération de son grand-père et d’une autre, de Pierre Vidal-Naquet, dans laquelle l’historien dresse à grands traits une biographie politique de Léon Blum, retrace l’histoire de sa proximité avec lui, brosse un tableau, concis et précis, des rapports Blum - de Gaulle et des rapports de forces au sein de la SFIO en 1946. Il donne ainsi une courte et intéressante leçon d’histoire sur la France de la Libération

Fabrice Piwnica
(mars 2004)

Editions Arléa
http://www.arlea.fr