|
«
Je suis Ariel, l’Enfant Adopté »
En 1994, Lawrence
Block a été sacré « Grand Maître
» du roman policier américain. De nombreux héros
(l’espion insomniaque Evan Michael Tanner, le privé
alcoolique Matthew Scuder, le tueur à gage John Keller, etc.)
et ouvrages (une cinquantaine de polars, une dizaine d’anthologies,
des nouvelles, etc.) font de ce New-Yorkais à la double casquette
d’auteur-éditeur, comptant déjà quarante
ans de publications à son actif, une plume noire incontournable.
Dans son alléchant
catalogue, Baleine Noire accueille des écrivains trash contemporains
(à l’instar de Serge
Scotto) comme d’autres plus « classiques »
et pionniers (Thomas
de Quincey, par exemple). Et, rendons-lui grâce, cette
collection résolument atypique, à prix très
démocratiques, a encore déterré un petit joyau,
jusqu’alors inédit en français et à présent
admirablement traduit par Jacques Finné.
«
Roberta me répétait que j’étais jolie.
Elle me parlait beaucoup, même si je ne prêtais pas
toujours une grande attention à ses paroles. Maintenant,
elle ne me parle presque plus. Je ne sais pas au juste quand elle
a décidé qu’elle ne m’aimait plus. Peut-être
qu’elle ne m’a jamais aimée, mais j’étais
trop sotte alors pour le comprendre et peut-être qu’à
mesure que j’ai grandi, elle en a eu assez de faire semblant.
De plus, j’ai remarqué certaines choses. Elle ne m’aimait
plus quand Caleb est né et, maintenant qu’il est mort,
elle me hait. Sans doute parce que moi, je suis vivante. »
Sans doute…
 |
Ces
mots tracés dans son journal intime par Ariel, une
jeune adolescente adoptée par Roberta et David, reflètent
à eux seuls le lien bancal, voire ironique, unissant
cette famille apparemment sans histoire, qui emménage
dans une vieille bâtisse et s’élargit avec
la venue de Caleb, un nouveau-né « naturel »
(dans les deux acceptions de l’expression) en bonne
santé. Au décès inopiné du bébé,
les failles ont tôt fait de se révéler
au sein des psychologies fragiles, tandis que les fossés
se creusent inexorablement dans les rapports humains. L’intrigue,
nouée autour de cette tragique et inexplicable disparition,
est menée à la manière d’un huis
clos, à la différence près qu’ici
ce ne sont pas les murs qui enferment les individus, mais
bien leurs secrets, leurs démons intérieurs,
leurs peurs les plus primitives et irrationnelles. |
Le
talent de Block est d’avoir rendu palpable une atmosphère.
On entend les planchers grincer et la mélodie émaner
de la flûte aigrelette ; on voit les fantômes se matérialiser
en pleine obscurité et une faible lumière de bougies
vaciller sous la porte d’Ariel ; on sent le malaise et la
folie gagner peu à peu les protagonistes. En vingt-sept ans,
ce récit troublant n’a pas pris une ride. Alors que
le cinéma a maintes fois exploité la veine des apparitions
et des lieux hantés (notamment dans The Others, Le Sixième
sens, They, etc.) avec le réalisme et la fortune que
l’on sait, Ariel n’a décidément rien à
envier à ces productions qui ont l’intrinsèque
avantage du visuel. Entre policier et fantastique, coïncidences
et dévoilements, flou et crudité, on ressort complètement
déboussolé de cette lecture, parfois malsaine et souvent
dérangeante, avec le sentiment prégnant que la sérénité
de nos nuits sans cauchemars n’est plus qu’un doux souvenir…
Samia
Hammami
(juillet 2007)
Samia
Hammami, licenciée et agrégée
en langues et littératures romanes, a rédigé
un mémoire sur « La figure de la prostituée
dans l’œuvre romanesque d’André
Baillon ». Détentrice d’un Master en FLES,
elle est actuellement professeur de français langue étrangère
à l’Université de Liège. Elle est correctrice
de la revue Jibrile.

Chez
le même éditeur
Un
dîner de sanglots de Franck Quélen
Massacre à l’espadrille de
Serge Scotto
http://www.editionsbaleine.fr
|