Blek le Rat, En traversant les murs
Sybille Prou et King Adz

Thames and Hudson, 2008

 

 

 

Passe murailles

Les affiches et pochoirs de Blek le rat constituent un art politique destiné à faire des villes le plus beau musée de la terre. Depuis le début des années 80, cet ancien étudiant en gravure et architecture aux Beaux Arts de Paris cherche à faire descendre l’art dans la rue, pour le proposer aux yeux de tous. Madone, Christ, David, Faune, personnages du Caravage : Blek cherche à libérer ces figures des musées-zoos où ils sont enfermés pour en peupler les murs vides de l’environnement urbain. La rue devient un musée à ciel ouvert, un décor où elles viennent s’insérer. Le pochoir étant une technique qui permet une reproduction à de multiples exemplaires d’un même dessin dans des lieux divers, il initie un jeu signifiant où le rapport entre la figure et son environnement induit des interprétations toujours changeantes.

Ainsi avec ce cas exemplaire de changement de sens d’une image suivant son contexte de réception : « la Femme grecque est une adaptation prise en Grèce par Blek lorsque ce pays vivait sous la dictature des Colonels, en 1970. Ce que Blek appréciait particulièrement dans ce personnage c’est qu’il pouvait tout aussi bien appartenir à une des nombreuses communautés d’immigrés vivant à Paris (…) Même s’il s’agissait à l’origine d’une femme grecque, la communauté arabe se l’appropria voyant en elle l’une des siennes. Voilà donc un exemple de la manière avec laquelle les personnages de Blek changent de signification selon l’endroit où ils se trouvent et en fonction de qui les regarde. »

Grâce à ses pochoirs, Blek fait voyager ses personnages dans le temps, et cherche parfois à les replacer dans le milieu d’origine dont ils avaient été exilés. Ainsi a-t-il représenté sur le site antique de Volubilis un faune qu’il avait vu au Louvre : « cette expérience, quasi spirituelle, marqua profondément Blek (…) Eminemment poétique, cette démarche donnait l’impression que le faune était à la recherche d’un chemin vers son passé lointain. »

Il les fait aussi voyager dans l’espace comme lorsqu’il « décida de montrer un mouton du Limousin et de le promener, pour ainsi dire, à Paris, Londres, Florence, Buenos Aires, Leipzig, Prague et même Taipei, villes où la plupart des habitants ne sont pas habitués à voir des moutons, du moins pas dans leur contexte quotidien. Blek voulait voir l’effet provoqué par la présence d’un mouton, symbole de l’environnement rural, dans un contexte urbain, et comment fonctionnerait ce « téléscopage » des genres. Les conséquences de cette juxtaposition incongrue l’intriguaient au plus haut point. » Bouleversant les unités traditionnelles de temps, de lieu et d’action, l’art du pochoir se joue des conventions et des codes de représentation pour permettre, grâce à l’interaction entre le personnage et le décor, l’embrayage d’une nouvelle histoire. Chaque figure représentée est mise en scène dans un grand théâtre urbain où se déroulent les actes d’une pièce en perpétuel devenir. Les œuvres de Blek appartiennent à tout le monde. Libre à chacun de venir en modifier le sens et de transformer par exemple, par l’ajout de quelques notes de musique, un homme hurlant sa peur et sa colère en un personnage chantant et enjoué.

Le travail de Blek est bien un art politique, contrairement à ce qu’il faisait croire aux policiers le découvrant pour la première fois. Par ses origines d’abord : Bleck garde en mémoire un pochoir « vu, à l’âge de 11 ans, sur un mur de Padoue en Italie, « l’effigie du Duce casqué », un vestige de la Seconde Guerre mondiale. Son père lui expliqua qu’il s’agissait d’un pochoir, une technique très utilisée pendant la Seconde Guerre mondiale à des fins de propagande et permettant de reproduire en très grand nombre une même image. » Retournant le principe de la représentation reproductible massivement mais à des fins sociales et politiques alternatives, Blek utilise le pochoir comme un outil de communication pour interpeller les passants et pour donner la parole à ceux qui ne l’ont plus.

Des représentations de Florence Aubenas ont permis, pendant les cinq mois de sa captivité, de pointer du doigt son absence : « Blek colla des centaines d’affiches représentant Florence dans tout Paris. En reproduisant ainsi son portrait, Blek voulait rappeler aux gens qu’elle avait été enlevée et exigeait que quelque chose soit fait pour la libérer. » Son travail récent sur les conditions de vie des « sans domicile » apparaît comme l’un des plus aboutis politiquement. Faisant apparaître ostensiblement sur les murs ceux qui font tristement partie du décor urbain, il met en lumière cette situation intolérable, dénonçant l’habitude qui devient indifférence lorsque le regard, au lieu de considérer, ne s’arrête plus sur ce qui demanderait précisément de l’attention.

Grandeur nature, ses créatures habitent le milieu urbain comme des ombres, des fantômes ou des apparitions vivaces. Jouant sur l’effet de trompe-l’œil, ils surprennent le passant. Portraits ou autoportraits déguisés, ils sont les ambassadeurs du message décalé, impertinent et bienveillant de Blek : « Ils étaient mes personnages, et je trouve qu’ils me ressemblaient tous quelque part, ils me présentaient au monde comme une personne se présente à une autre et quand je les peignais j’avais toujours l’impression que je laissais une partie de moi-même sur les murs de toutes les villes du monde dans lesquelles j’ai pu aller. »

Comme souvent, l’espoir est bien celui, universel, de laisser une trace, de marquer un lieu de sa présence. Le pochoir rejoint ici la photographie comme empreinte. Suivant une logique indicielle, le support du pochoir apparaît comme un négatif de l’image, une image en creux, découpée, que la peinture de la bombe va venir remplir et combler sur un support qui peut être soit un mur soit une affiche qui sera elle-même collée sur un mur. Cousin éloigné et complémentaire du processus des mains préhistoriques créées en négatif, l’art du pochoir est une performance (« j’ai été là ») et son résultat est une trace (« le dessin me représentera, moi et mon idée, et dira ma présence enfuie »). Résultat périssable d’une action éphémère, l’affiche se voit saisie et sauvée par la photographie qui permet, et c’est tout l’intérêt de ce livre, de compulser sur papier glacé les personnages de Blek qui trouvent ici un nouvel espace à habiter.

Louise Charbonnier
(avril 2008)

 

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