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Passe
murailles
Les affiches
et pochoirs de Blek le rat constituent un art politique destiné
à faire des villes le plus beau musée de la terre.
Depuis le début des années 80, cet ancien étudiant
en gravure et architecture aux Beaux Arts de Paris cherche à
faire descendre l’art dans la rue, pour le proposer aux yeux
de tous. Madone, Christ, David, Faune, personnages du Caravage :
Blek cherche à libérer ces figures des musées-zoos
où ils sont enfermés pour en peupler les murs vides
de l’environnement urbain. La rue devient un musée
à ciel ouvert, un décor où elles viennent s’insérer.
Le pochoir étant une technique qui permet une reproduction
à de multiples exemplaires d’un même dessin dans
des lieux divers, il initie un jeu signifiant où le rapport
entre la figure et son environnement induit des interprétations
toujours changeantes.
Ainsi avec ce
cas exemplaire de changement de sens d’une image suivant son
contexte de réception : « la Femme grecque est
une adaptation prise en Grèce par Blek lorsque ce pays vivait
sous la dictature des Colonels, en 1970. Ce que Blek appréciait
particulièrement dans ce personnage c’est qu’il
pouvait tout aussi bien appartenir à une des nombreuses communautés
d’immigrés vivant à Paris (…) Même
s’il s’agissait à l’origine d’une
femme grecque, la communauté arabe se l’appropria voyant
en elle l’une des siennes. Voilà donc un exemple de
la manière avec laquelle les personnages de Blek changent
de signification selon l’endroit où ils se trouvent
et en fonction de qui les regarde. »
Grâce
à ses pochoirs, Blek fait voyager ses personnages dans le
temps, et cherche parfois à les replacer dans le milieu d’origine
dont ils avaient été exilés. Ainsi a-t-il représenté
sur le site antique de Volubilis un faune qu’il avait vu au
Louvre : « cette expérience, quasi spirituelle,
marqua profondément Blek (…) Eminemment poétique,
cette démarche donnait l’impression que le faune était
à la recherche d’un chemin vers son passé lointain.
»
Il les fait
aussi voyager dans l’espace comme lorsqu’il «
décida de montrer un mouton du Limousin et de le promener,
pour ainsi dire, à Paris, Londres, Florence, Buenos Aires,
Leipzig, Prague et même Taipei, villes où la plupart
des habitants ne sont pas habitués à voir des moutons,
du moins pas dans leur contexte quotidien. Blek voulait voir l’effet
provoqué par la présence d’un mouton, symbole
de l’environnement rural, dans un contexte urbain, et comment
fonctionnerait ce « téléscopage » des
genres. Les conséquences de cette juxtaposition incongrue
l’intriguaient au plus haut point. » Bouleversant
les unités traditionnelles de temps, de lieu et d’action,
l’art du pochoir se joue des conventions et des codes de représentation
pour permettre, grâce à l’interaction entre le
personnage et le décor, l’embrayage d’une nouvelle
histoire. Chaque figure représentée est mise en scène
dans un grand théâtre urbain où se déroulent
les actes d’une pièce en perpétuel devenir.
Les œuvres de Blek appartiennent à tout le monde. Libre
à chacun de venir en modifier le sens et de transformer par
exemple, par l’ajout de quelques notes de musique, un homme
hurlant sa peur et sa colère en un personnage chantant et
enjoué.
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Le travail
de Blek est bien un art politique, contrairement à
ce qu’il faisait croire aux policiers le découvrant
pour la première fois. Par ses origines d’abord
: Bleck garde en mémoire un pochoir « vu,
à l’âge de 11 ans, sur un mur de Padoue
en Italie, « l’effigie du Duce casqué
», un vestige de la Seconde Guerre mondiale.
Son père lui expliqua qu’il s’agissait
d’un pochoir, une technique très utilisée
pendant la Seconde Guerre mondiale à des fins de
propagande et permettant de reproduire en très grand
nombre une même image. » Retournant le
principe de la représentation reproductible massivement
mais à des fins sociales et politiques alternatives,
Blek utilise le pochoir comme un outil de communication
pour interpeller les passants et pour donner la parole à
ceux qui ne l’ont plus.
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Des représentations
de Florence Aubenas ont permis, pendant les cinq mois de sa captivité,
de pointer du doigt son absence : « Blek colla des centaines
d’affiches représentant Florence dans tout Paris. En
reproduisant ainsi son portrait, Blek voulait rappeler aux gens
qu’elle avait été enlevée et exigeait
que quelque chose soit fait pour la libérer. »
Son travail récent sur les conditions de vie des «
sans domicile » apparaît comme l’un des plus aboutis
politiquement. Faisant apparaître ostensiblement sur les murs
ceux qui font tristement partie du décor urbain, il met en
lumière cette situation intolérable, dénonçant
l’habitude qui devient indifférence lorsque le regard,
au lieu de considérer, ne s’arrête plus sur ce
qui demanderait précisément de l’attention.
Grandeur nature,
ses créatures habitent le milieu urbain comme des ombres,
des fantômes ou des apparitions vivaces. Jouant sur l’effet
de trompe-l’œil, ils surprennent le passant. Portraits
ou autoportraits déguisés, ils sont les ambassadeurs
du message décalé, impertinent et bienveillant de
Blek : « Ils étaient mes personnages, et je trouve
qu’ils me ressemblaient tous quelque part, ils me présentaient
au monde comme une personne se présente à une autre
et quand je les peignais j’avais toujours l’impression
que je laissais une partie de moi-même sur les murs de toutes
les villes du monde dans lesquelles j’ai pu aller. »
Comme souvent,
l’espoir est bien celui, universel, de laisser une trace,
de marquer un lieu de sa présence. Le pochoir rejoint ici
la photographie comme empreinte. Suivant une logique indicielle,
le support du pochoir apparaît comme un négatif de
l’image, une image en creux, découpée, que la
peinture de la bombe va venir remplir et combler sur un support
qui peut être soit un mur soit une affiche qui sera elle-même
collée sur un mur. Cousin éloigné et complémentaire
du processus des mains préhistoriques créées
en négatif, l’art du pochoir est une performance («
j’ai été là ») et son
résultat est une trace (« le dessin me représentera,
moi et mon idée, et dira ma présence enfuie »).
Résultat périssable d’une action éphémère,
l’affiche se voit saisie et sauvée par la photographie
qui permet, et c’est tout l’intérêt de
ce livre, de compulser sur papier glacé les personnages de
Blek qui trouvent ici un nouvel espace à habiter.
Louise
Charbonnier
(avril 2008)

http://www.thamesandhudson.com
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