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Craig,
l’amour et le néant
La bande dessinée,
comme mode d'expression et de représentation littéraire,
n'est plus discréditée ; en témoignent les
diverses collections qui sont apparues ces dernières années,
dont la collection "écritures" de Casterman,
qui propose de véritables romans-dessinés (on se souvient
entre autres de Quartier lointain
de Taniguchi ou de Soupe Froide
de Charles Masson), composés par des dessinateurs-scénaristes
qui peuvent prétendre au statut d'auteur à part entière.
L'épais ouvrage (près de 600 pages ! ) signé
Craig Thompson, s'inscrit dans cette veine et ne dénote pas
dans la collection : roman autobiographique complexe, parfois torturé
(dans le trait comme dans la trame narrative) à l'image du
bouillonnement psychologique et spirituel du jeune Craig, Blankets
est un livre de souvenirs ; des réminiscences qui ne pourraient
toucher que Craig Thompson lui-même… mais ce dernier
parvient à les évoquer et à les représenter
de telle façon que le lecteur se prend au jeu : c’est
l’humour des situations et la délicatesse des sentiments
qui l’emportent ici, même si la nostalgie de Craig Thompson
se teinte souvent d’une triste amertume, d’une impression
de perte qui prend souvent des allures de crise existentialiste
grave. Blankets se présente d’abord
comme un roman d’amour, une éducation sentimentale
assez touchante – les premiers émois, la découverte
de l’Autre et de son univers – mais cette histoire,
somme toute plutôt banale, se double d’une réflexion
vivace sur la foi et son contraire, sur les dogmatismes et l’athéisme,
sur le transitoire et l’éternel, etc. ; des notions
vues à travers le puritanisme exacerbé des parents
du jeune Craig mais aussi à travers le prisme d’un
jeune homme qui comprend que l’on ne peut tout accepter, qu’il
est aussi nécessaire de remettre en question ce que d’autres
ont tenté de vous inculquer.
De même, l’auteur-narrateur s’interroge sur ce
qui justifie son existence sur terre, sa présence dans l’univers
– et ce qui le différencie des autres : la revendication
d’altérité est forte ici (Craig se laisse pousser
les cheveux et n’a rien d’un athlète, ce qui
n’arrange pas son cas à l’école ou au
lycée…) et s’accentue quand il raconte et dessine
l’étrange famille de Raina, sa petite amie, qui a un
frère et une sœur handicapés. Il clame ainsi
son droit à la différence, dans une société
américaine qui préfère l’uniformité
(des corps et des esprits) – c’est du moins ce qu’il
ressort de la peinture qu’il fait de la petite communauté
rurale où il vit, en plein Wisconsin, une communauté
arriérée et aux valeurs particulièrement odieuses
(les bondieuseries de la mère, la violence du père,
les tendances pédophiles du baby-sitter, le harcèlement
que Craig subit dans la cour de récréation…),
et que l’auteur semble heureux de quitter lorsqu’il
se réfugie dans le dessin puis qu'il « monte à
la ville » pour y poursuivre ses études…
tout en aimant y revenir de temps en temps, ne serait-ce que pour
goûter au silence de la neige, se rappeler Raina – son
premier amour, qu’il ne cesse d’associer à l’hiver
du Middle-West.
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De
la même façon que Howard Cruse dans Un monde
de différence, Craig Thompson associe auto-dérision
et auto-fiction, même si son récit demeure plus
intimiste que la fresque socio-historique du précédent
; la lutte pour la liberté est ici individuelle, ultra-personnelle
et ne s’accompagne pas de mouvements sociaux ou de revendications
communautaires ; mais il demeure que le récit de Craig
Thompson est un beau roman-graphique, un roman d’émancipation
dont on appréciera la douce lenteur, la tendre naïveté
et la profondeur des sentiments évoqués par
des traits entre esquisses et fresque.
B.
Longre
(avril 2004)
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