Blankets
- Manteau de neige

(Casterman, 2004)

 

Craig, l’amour et le néant

La bande dessinée, comme mode d'expression et de représentation littéraire, n'est plus discréditée ; en témoignent les diverses collections qui sont apparues ces dernières années, dont la collection "écritures" de Casterman, qui propose de véritables romans-dessinés (on se souvient entre autres de Quartier lointain de Taniguchi ou de Soupe Froide de Charles Masson), composés par des dessinateurs-scénaristes qui peuvent prétendre au statut d'auteur à part entière.
L'épais ouvrage (près de 600 pages ! ) signé Craig Thompson, s'inscrit dans cette veine et ne dénote pas dans la collection : roman autobiographique complexe, parfois torturé (dans le trait comme dans la trame narrative) à l'image du bouillonnement psychologique et spirituel du jeune Craig, Blankets est un livre de souvenirs ; des réminiscences qui ne pourraient toucher que Craig Thompson lui-même… mais ce dernier parvient à les évoquer et à les représenter de telle façon que le lecteur se prend au jeu : c’est l’humour des situations et la délicatesse des sentiments qui l’emportent ici, même si la nostalgie de Craig Thompson se teinte souvent d’une triste amertume, d’une impression de perte qui prend souvent des allures de crise existentialiste grave. Blankets se présente d’abord comme un roman d’amour, une éducation sentimentale assez touchante – les premiers émois, la découverte de l’Autre et de son univers – mais cette histoire, somme toute plutôt banale, se double d’une réflexion vivace sur la foi et son contraire, sur les dogmatismes et l’athéisme, sur le transitoire et l’éternel, etc. ; des notions vues à travers le puritanisme exacerbé des parents du jeune Craig mais aussi à travers le prisme d’un jeune homme qui comprend que l’on ne peut tout accepter, qu’il est aussi nécessaire de remettre en question ce que d’autres ont tenté de vous inculquer.
De même, l’auteur-narrateur s’interroge sur ce qui justifie son existence sur terre, sa présence dans l’univers – et ce qui le différencie des autres : la revendication d’altérité est forte ici (Craig se laisse pousser les cheveux et n’a rien d’un athlète, ce qui n’arrange pas son cas à l’école ou au lycée…) et s’accentue quand il raconte et dessine l’étrange famille de Raina, sa petite amie, qui a un frère et une sœur handicapés. Il clame ainsi son droit à la différence, dans une société américaine qui préfère l’uniformité (des corps et des esprits) – c’est du moins ce qu’il ressort de la peinture qu’il fait de la petite communauté rurale où il vit, en plein Wisconsin, une communauté arriérée et aux valeurs particulièrement odieuses (les bondieuseries de la mère, la violence du père, les tendances pédophiles du baby-sitter, le harcèlement que Craig subit dans la cour de récréation…), et que l’auteur semble heureux de quitter lorsqu’il se réfugie dans le dessin puis qu'il « monte à la ville » pour y poursuivre ses études… tout en aimant y revenir de temps en temps, ne serait-ce que pour goûter au silence de la neige, se rappeler Raina – son premier amour, qu’il ne cesse d’associer à l’hiver du Middle-West.

De la même façon que Howard Cruse dans Un monde de différence, Craig Thompson associe auto-dérision et auto-fiction, même si son récit demeure plus intimiste que la fresque socio-historique du précédent ; la lutte pour la liberté est ici individuelle, ultra-personnelle et ne s’accompagne pas de mouvements sociaux ou de revendications communautaires ; mais il demeure que le récit de Craig Thompson est un beau roman-graphique, un roman d’émancipation dont on appréciera la douce lenteur, la tendre naïveté et la profondeur des sentiments évoqués par des traits entre esquisses et fresque.

B. Longre
(avril 2004)

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