Les fictions singulières
étude sur le roman français
contemporain

Prétexte éditeur
collection critique, octobre 2002

 

Bruno Blanckeman est l'un des spécialistes français de la littérature narrative d'aujourd'hui. Les fictions singulières, suite des Récits indécidables (2000), est le deuxième volet d'un "trip(cri)tyque" dont le troisième est en cours d'élaboration.

Contrairement à ce que profèrent certains commentateurs, la littérature romanesque n'est pas morte, loin de là : tel est le propos liminaire, qui conditionne l'analyse d'ensemble. Analyse précisément articulée autour de trois axes bien définis (" fictions vives, fictions joueuses, fictions de soi "), chaque partie étant divisée en trois ou quatre sections qui elles-mêmes répertorient et développent les caractéristiques des genres narratifs actuels. Le cheminement didactique ne s'appuie pas seulement sur un parti pris structurel ; il passe par un style alerte, assez distancié pour maintenir le recul propre à un regard à la fois perçant et synthétique, un style métaphorique (les images médicales des premières pages, mais aussi, au fil du texte, les images du corps, de la peinture, de la scène etc.), un style où la phrase pousse le scrupule explicatif jusqu'à la multiplication des parenthèses par emboîtements successifs.

Evidemment, le didactisme serait stérile et inopérant sans une réflexion méthodique, développée à partir d'exemples puisés dans la production narrative des vingt dernières années du XXème siècle. L'ouvrage n'a rien d'abstrait : il donne à lire de fines études, orientées selon le propos théorique, sur des auteurs dont la liste serait fastidieuse, mais parmi lesquels on peut citer Michel Houellebecq (une analyse particulièrement intéressante des Particules élémentaires), Jean Echenoz, Régine Detambel, Marguerite Duras, Alain Nadaud, Pascal Quignard, Patrick Modiano... En complément des écrivains privilégiés par l'illustration, de nombreux autres sont cités " en contrepoint " (" Contrepoint : indépendance dans l'accompagnement "), dont l'évocation permet de balayer dans toute sa largeur le champ romanesque contemporain.

Dans ce balayage, rien n'est négligé, du " fonctionnement " de l'écriture narrative à son contenu, de son " statut culturel " au " rapport qu'[elle] entretient avec la langue ". Episodiquement, quelques lignes rassemblent le propos, le mettent en perspective, comme dans cet exemple significatif des dimensions actuelles du roman : " Son amplitude thématique, sa capacité de résonance sémantique, sa plasticité formelle en font un genre propre à relayer les connaissances de son temps et leurs discours didactiques " (p. 99). Et l'intérêt, loin de s'émousser, suit la progression de la réflexion. La dernière partie, qui comme son titre l'indique (" Fictions de soi ") met en jeu les rapports entre fiction narrative et autobiographie, aborde d'importantes interrogations actuelles, notamment celle de l'éventuel glissement de l'écriture vers la contemplation de soi : " Le roman troquerait-il le sujet (H/histoire, idées, imagination, sens) pour le Sujet (sentiment, humeur, papotis, inconsistance) et se déliterait-il au profit de l'autobiographisme (régal de Narcisse, dilection de Nombril) ? " (p. 143). Est par suite posée la question de " l'affabulation critique ", c'est-à-dire du roman prenant en charge un certain volume de savoir ou de réflexion (ou de la littérature d'idées se lestant d'imaginaire), comme cela se passe avec Gérard Macé, Pierre Michon, Pascal Quignard par exemple.

Un constat incisif, un panorama prometteur, une réflexion motivée : étudiants, chercheurs, enseignants, et tout bonnement amateurs de romans trouveront dans Les fictions singulières, en 160 pages, de quoi faire un point précis et pertinent de la place de la fiction narrative dans la culture d'aujourd'hui.

J-P. Longre
(octobre 2002)

 

Jean-Pierre Longre, maître de conférences en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

Voir aussi :
Le roman français aujourd’hui, Transformations, perceptions, mythologies

sous la direction de Bruno Blanckeman et Jean-Christophe Millois
Prétexte éditeur, 2004

Les éditions Prétexte
http://perso.club-internet.fr/pretexte/index.htm

http://www.septentrion.com/auteurs/LA/BLANCKEMAN.HTML