Le monde et sa fin selon
Therese...
La fin du monde
- cataclysme ultime que chacun redoute, ou bien pressent sans en
avoir conscience – est au centre des préoccupations
de Therese, la narratrice lucide et farfelue de ce roman ; impossible
d’en réchapper, en particulier quand on comprend que
c’est déjà le début de la fin…
Tout observateur extérieur se dirait que la vie quotidienne
de la jeune Therese n’a rien que de très ordinaire
et ne contient aucun des supposés signes annonciateurs d’une
catastrophe planétaire… Il en va autrement pour la
jeune fille, à qui sa mère vient d’apprendre
qu’elle et son mari ont décidé de se séparer
; le désarroi de Therese est palpable, en dépit de
l’attitude faussement enjouée de ses parents, et elle
voit dans leur décision la matérialisation du grand
chaos à venir – les présages n’ont pas
manqué depuis quelque temps : « tout, depuis la
rentrée, est allé pour ainsi dire en s’inversant
;(…) l’inversement est là, sans retour en arrière
possible. Le ciel bleu et le soleil vont continuer à me déprimer,
la musique gaie va me rendre triste, les vacances à venir
vont me flanquer la frousse (…) une atrocité vient
de me tomber dessus, et ça revient à être condamné
à la prison à perpétuité (…) j’ai
juste envie de mourir. A cause de la décision de papa et
de maman. C’est eux qui ont causé de grand chamboulement.
» Cette nouvelle perception du réel s’attaque
aussi aux couleurs et à la nature : «l’inversement
poursuit son travail de sape : le vert de l’herbe se transforme
en violet, le ciel passe du bleu au noir. Et partout, cette teinte
verdâtre, la couleur même du négatif : caca d’oie.
(…) partout dans le monde entier. »
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Pas
étonnant que Therese s’interroge sur la fin du
monde… et se tourne vers Dieu (auquel elle a du mal
à croire mais dont elle attend un signe...) et, donc,
très logiquement, vers le fils du nouveau pasteur,
Jan, qui combine deux qualités : il est un «
chrétien au carré » (certes un peu
rasoir et coincé) mais aussi très joli garçon…
le cœur de Therese s’emballe sans prévenir.
Il faut dire qu’elle a concocté une petite liste
– avant même le bouleversement familial –,
la liste «sur les choses à faire avant de
mourir, ou avant la fin du monde par exemple»,
et que cette liste non-exhaustive contient un point essentiel
: «se dégoter un amoureux». Alors
elle fait les premiers pas et aborde Jan sans ambages –
concoctant prétextes sur prétextes, s’enfonçant
dans de petits mensonges sans conséquence, multipliant
les rendez-vous ou les rencontres faussement fortuites –
pour la bonne cause. |
Ses tentatives
de séduction ne semblent cependant pas très efficaces
: le pauvre Jan, qui subit les attaques frontales ou plus subtiles
de Therese, demeure raisonnablement froid et timide (ne prenant
de l’assurance que lorsqu’elle le consulte sur une question
biblique !) même s’il continue à accepter les
invitations de la jeune fille, qui lui a demandé, entre autres,
de l’aide pour la préparation d’un exposé
inventé portant, justement sur la fin du monde… Une
fois Jan bien impliqué, voire co-auteur de la fameuse liste
(même s’il n’a toujours pas embrassé Therese…)
la jeune fille prend les choses en main : car il faut bien mettre
en œuvre chacun des 12 points.
Ce roman aux détours imprévisibles, pourvu d’une
attachante narratrice qui, malgré bien des déboires,
se laisse rarement malmener par les événements, se
lit avec délectation ; car contrairement à bien des
romans qui abordent des thèmes proches de l’existence
et des difficultés des adolescents (découverte du
premier amour, séparation des parents, complexes physiques,
etc.), celui-ci le fait sans nous ennuyer un instant : légèreté
de ton – qui n’occulte en rien les difficultés
existentielles de Therese -, drôlerie des péripéties
(en particulier avec sa grande sœur Randi-Irene, autiste «
au fonctionnement correct », obnubilée par son
aquarium) et surtout, sa manière de se confronter au monde
avec lucidité, teinté d’un humour sec et souvent
acide, un réalisme auquel se mêle, paradoxalement,
une imagination sans bornes.
Cette aventure hors du commun mais très vraisemblable –
les seuls titres de certains chapitres valent que l’on s’y
attarde (« pas envie de me ramasser un cerveau monumental
au point de me taper une tête d’hydrocéphale,
Randi-Irene face à la disparition du trou, Parler avec un
garçon croyant…) est signé BjØrn
Sortland, auteur pour la jeunesse norvégien dont l'oeuvre
foisonnante a maintes fois été récompensée
: ce savoureux roman, entre autres, a été récompensé
en 2001 par le concours scandinave du roman pour enfants.
B.
Longre
(juin 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

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