Amerika, suite
traduction de Ubavca Zaric
L'Arche, 2004

 

Cacophonique quatuor

Après Histoires de famille et Supermarché, deux pièces qui se cantonnaient à l’Europe et à ses crises socio-politico-économiques, la dernière pièce de Biljana Srbljanovic, dramaturge serbe (dont les textes ont été joués plus d’une centaine de fois dans le monde) change de décor et traverse l’Atlantique : le 11 septembre, dont il est indirectement question, est passé par-là et la pièce, dans sa version anglaise, est très justement intitulée «God save America». Le traumatisme américain touche des personnages emblématiques d’un monde «globalisé», et leur seul point commun semble être le lieu dans lequel la succession de mini-drames se joue: New-York, parangon de l’argent mais aussi de la misère morale et culturelle qui accable chacun des quatre personnages.

Le 11 septembre est évoqué à travers le destin tragique du frère d’Irène, oublié des listes des victimes : travailleur au noir, immigré clandestin, doublement victime du cauchemar américain… C’est Daniel, las des bons sentiments et du discours sanctificateur qui entoure les victimes des attentats, qui s’interroge : « Il y avait trois mille personnes. (…) Et parmi tout ce monde, il n’y avait aucun salopard ? C’était tous des saints – (…) Ces avions, c’est comme s’ils avaient percuté un monastère, Hein ! ». Les personnages sont cependant trop englués dans leur course à l’argent ou dans leur propre cauchemar pour s’appesantir sur ces questions et leurs obsessions, sexuelles ou financières, confèrent à leurs échanges une palpable, et par instants cocasse, incapacité à communiquer vraiment. Le matérialisme est un mal profond, qui transforme l’humain et Mafi, la femme de Daniel (qu’il ne cesse de tromper impunément), est atterrée d’apprendre que la paire de chaussures d’Irène (maîtresse de Daniel), a coûté huit cents dollars ; de son côté, Karl porte un soin maniaque à ses vêtements (on repense au très pervers narrateur de American Psycho de Brett Easton Ellis), ce qui fait dire à Irène (toujours elle) : « Tu es obsédé, Karl, tu l’as toujours été. C’est bien vous, les Européens. Vous prêtez trop d’attention à votre apparence. » Dans le même temps, Daniel et Karl, dont la vie semble financièrement aisée, rechignent à payer leurs additions au restaurant ou à y laisser des pourboires.

Karl dissimule à ses amis le fait qu’il vient de perdre son emploi de cadre supérieur et cette défaite semble le désarmer au point que la pièce est aussi l’histoire de sa lente déchéance morale et psychologique. Son existence part en lambeaux et son côté asocial s’exacerbe, donnant lieu à des scènes de violence verbale ou physique (quand il retourne sa colère contre lui-même) qui le plongent dans une dépression abyssale, aggravée par l’individualisme forcené de son entourage. Tandis que son ami sombre, Daniel se noie dans de petites brouilles conjugales sordides et accumule les mensonges, alors qu’Irène voit bien clair dans son jeu…
Les dialogues de sourds et les quiproquos se multiplient, et l’auteure de passer d’un registre à l’autre avec l’aisance d’une dramaturge aguerrie : de la comédie de mœurs acerbe au vaudeville (un dispositif amplifié par la distribution des rôles : le mari, sa femme, sa maîtresse et son meilleur ami…), de la satire au pathétique, de la vertu au cynisme. La métamorphose essentielle de Karl est foncièrement humaine et morale ; en se mettant soudain à se débarrasser de ses biens et en se détournant de la voie d’un fictif bonheur matériel, il atteint une pureté et un statut qui ne sont pas octroyés aux autres personnages. Pièce de la misanthropie et de l’individualisme qui risquent à tout moment de s’abattre sur chacun d’entre nous, Amerika est à nouveau un texte sur la décadence, et qui se lit avec bonheur ; le dénouement, paradoxalement, laisse entrevoir un semblant d’espérance en l’humain – à moins que l’ultime geste de Karl ne soit que du théâtre…

Blandine Longre
(janvier 2005)

du même auteur

Supermarché
Histoires de famille
au TNP en février 2002 / au Théâtre de La Colline, Paris

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