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Cacophonique
quatuor
Après
Histoires de famille et Supermarché,
deux pièces qui se cantonnaient à l’Europe et
à ses crises socio-politico-économiques, la dernière
pièce de Biljana Srbljanovic, dramaturge
serbe (dont les textes ont été joués plus d’une
centaine de fois dans le monde) change de décor et traverse
l’Atlantique : le 11 septembre, dont il est indirectement
question, est passé par-là et la pièce, dans
sa version anglaise, est très justement intitulée
«God save America». Le traumatisme américain
touche des personnages emblématiques d’un monde «globalisé»,
et leur seul point commun semble être le lieu dans lequel
la succession de mini-drames se joue: New-York, parangon de l’argent
mais aussi de la misère morale et culturelle qui accable
chacun des quatre personnages.
Le 11 septembre est évoqué à travers le destin
tragique du frère d’Irène, oublié des
listes des victimes : travailleur au noir, immigré clandestin,
doublement victime du cauchemar américain… C’est
Daniel, las des bons sentiments et du discours sanctificateur qui
entoure les victimes des attentats, qui s’interroge : «
Il y avait trois mille personnes. (…) Et parmi tout ce monde,
il n’y avait aucun salopard ? C’était tous des
saints – (…) Ces avions, c’est comme s’ils
avaient percuté un monastère, Hein ! ».
Les personnages sont cependant trop englués dans leur course
à l’argent ou dans leur propre cauchemar pour s’appesantir
sur ces questions et leurs obsessions, sexuelles ou financières,
confèrent à leurs échanges une palpable, et
par instants cocasse, incapacité à communiquer vraiment.
Le matérialisme est un mal profond, qui transforme l’humain
et Mafi, la femme de Daniel (qu’il ne cesse de tromper impunément),
est atterrée d’apprendre que la paire de chaussures
d’Irène (maîtresse de Daniel), a coûté
huit cents dollars ; de son côté, Karl porte un soin
maniaque à ses vêtements (on repense au très
pervers narrateur de American Psycho de Brett Easton Ellis),
ce qui fait dire à Irène (toujours elle) : «
Tu es obsédé, Karl, tu l’as toujours été.
C’est bien vous, les Européens. Vous prêtez trop
d’attention à votre apparence. » Dans le
même temps, Daniel et Karl, dont la vie semble financièrement
aisée, rechignent à payer leurs additions au restaurant
ou à y laisser des pourboires.
Karl dissimule à ses amis le fait qu’il vient de perdre
son emploi de cadre supérieur et cette défaite semble
le désarmer au point que la pièce est aussi l’histoire
de sa lente déchéance morale et psychologique. Son
existence part en lambeaux et son côté asocial s’exacerbe,
donnant lieu à des scènes de violence verbale ou physique
(quand il retourne sa colère contre lui-même) qui le
plongent dans une dépression abyssale, aggravée par
l’individualisme forcené de son entourage. Tandis que
son ami sombre, Daniel se noie dans de petites brouilles conjugales
sordides et accumule les mensonges, alors qu’Irène
voit bien clair dans son jeu…
Les dialogues de sourds et les quiproquos se multiplient, et l’auteure
de passer d’un registre à l’autre avec l’aisance
d’une dramaturge aguerrie : de la comédie de mœurs
acerbe au vaudeville (un dispositif amplifié par la distribution
des rôles : le mari, sa femme, sa maîtresse et son meilleur
ami…), de la satire au pathétique, de la vertu au cynisme.
La métamorphose essentielle de Karl est foncièrement
humaine et morale ; en se mettant soudain à se débarrasser
de ses biens et en se détournant de la voie d’un fictif
bonheur matériel, il atteint une pureté et un statut
qui ne sont pas octroyés aux autres personnages. Pièce
de la misanthropie et de l’individualisme qui risquent à
tout moment de s’abattre sur chacun d’entre nous, Amerika
est à nouveau un texte sur la décadence, et qui se
lit avec bonheur ; le dénouement, paradoxalement, laisse
entrevoir un semblant d’espérance en l’humain
– à moins que l’ultime geste de Karl ne soit
que du théâtre…
Blandine
Longre
(janvier 2005)

du
même auteur
Supermarché
Histoires de famille
au TNP en février 2002 / au Théâtre de
La Colline, Paris
http://www.arche-editeur.com
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