La Bible surréaliste de Gisèle Prassinos
Les tentures bibliques commentées par Annie Richard
éditions Mols, 2004

 

 

Le sourire de l’enfance et les couleurs du sacré

Romancière, nouvelliste, grecque d’origine, née en 1920 à Istanbul, française d’adoption, poétesse précoce introduite par son frère Mario auprès de surréalistes fascinés, Gisèle Prassinos a consacré sur plus de vingt ans (entre 1967 et 1988) une partie de son activité à confectionner des tentures en tissu et feutrine illustrant, pour la plupart d’entre elles, des scènes bibliques. Objets artisanaux qui, à force de simplicité volontaire et de naïveté calculée, s’élaborent en œuvres d’art à l’instar du Portrait de famille de Brelin le Frou inaugurant l’ensemble.

C’est un choix exceptionnel de photos de ces tentures que présente Annie Richard, spécialiste de Gisèle Prassinos, dont elle semble parfaitement connaître l’œuvre ici commentée avec beaucoup de précision et de sensibilité. Choix particulièrement représentatif de ces figures où se mêlent sacré et profane, humain et divin, mythe et présence au monde, linéarité et profondeur, formes et couleurs – dualité à l’infini dans la quête de ce que Breton appelait le «Point suprême».

Le livre débute avec la famille (la « Sainte » et la charnelle, celle de l’artiste elle-même, sans oublier, en ultime reprise, Abel et Caïn), motif sacré qui induit celui de l’enfance, dans un double registre, « le grave et le ludique ». Après « La Sainte Famille », plusieurs chapitres se succèdent selon un ordre thématique : « Notre Père », de Noé à l’échelle de Jacob ; « La mère et la prostituée », de l’Annonciation à Salomé ; « Le fils et le saint esprit », de la Trinité (grande ou petite) aux Saints innocents ; « La légende dorée », de Saint François d’Assise peuplé d’oiseaux à Saint Mamert exhibant sans vergogne ses intestins… Personnages statiques ou mobiles, en attente ou en plein envol, en contemplation ou dans leur chute, menaçants ou apeurés, adorés ou adorant, sur fond de paysage sommairement esquissé ou minutieusement détaillé, toujours coloré : il y a un « style » particulier, qui n’exclut pas la diversité, voire la surprise. Surprise de constater combien une Annonciation peut ressembler à la rencontre d’Ulysse et Calypso, de tomber sur Narcisse et son reflet ou sur Tristan et Yseut au milieu de personnages de l’Ancien Testament, de sourire à l’apparition d’un Moïse en bébé joufflu aux fesses rebondies… Les souvenirs aussi sont là, de nos lectures de naguère et de jadis, rappel du reniement de Saint Pierre, de Saint Antoine traînant éternellement sa tentation, des saints populaires dont la redécouverte évoque l’enfance, suscite la tendresse légèrement teintée de dérision, le tout aboutissant à « L’arbre de vie » qui renoue avec l’ésotérisme surréaliste.

On ne décèle ni provocation ni subversion dans ces tentures et ce qu’elles représentent ; plutôt un éblouissement comme naturel de formes et de couleurs influencées par l’art africain, par l’art byzantin, par l’art médiéval, par l’art populaire. Cette figuration aux allures primitives ne coupe pas le mythe et le symbole de l’avant-gardisme et de l’humour. Sous l’éclairage lumineux des commentaires d’Annie Richard, contemplons sans retenue ces images par lesquelles Gisèle Prassinos, tout en montrant la Bible, parle d’elle-même et nos parle de nous-mêmes.

Jean-Pierre Longre
(janvier 2005)

Jean-Pierre Longre, enseignant en littérature du XXème siècle à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une thèse sur Raymond Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains contemporains et sur la comparaison des langages littéraire et musical. Il a participé à l'édition des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue des recherches sur les littératures francophones (Roumanie, Belgique, Québec).

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