| © Sylvie
Biscioni
Entretien
avec Bertina Henrichs
D’abord,
pourquoi avoir choisi d’écrire votre roman en français
– qui n’est pourtant pas votre langue maternelle ? Est-ce
pour vous un processus parfaitement naturel ?
C’est
un processus naturel. Je vis en France depuis 18 ans. J’avais
déjà écrit une thèse de lettres en français
ainsi que les scénarios de mes films. Le changement de langue
s’est donc fait progressivement.
Votre
roman est là pour le prouver, vous vous êtes parfaitement
approprié cette langue seconde : comment appréhendez-vous
cette relation au français ? Auriez-vous pu écrire
votre roman en allemand ?
Si j’avais
écrit La joueuse d’échecs en allemand,
mes proches n’auraient pas pu la lire alors que c’est
un peu pour eux que j’avais envie de raconter cette histoire.
Aujourd’hui, je me sens plus à l’aise en français
qu’en allemand. Quand on ne vit plus dans son pays natal depuis
près de vingt ans, la langue ne se réactualise pas.
Elle devient un peu figée. Par contre, je suis très
heureuse qu’un éditeur allemand veuille sortir le roman
en Allemagne au printemps 2006.
Appréciez-vous
d’autres auteurs qui, comme vous, ont adopté le français
?
Oui, bien entendu.
Mon sujet de thèse portait sur les écrivains qui ont
changé de langue en exil. A cette occasion, j’ai fait
la connaissance de Nancy Huston et
de Vassilis Alexakis. Ce sont deux auteurs vraiment intéressants.
Mais il y en a beaucoup d’autres dont Milan Kundera, évidemment.
Plus
généralement, qu’aimez-vous lire ? Des écrivains
vous ont-ils profondément marqués ?
Mes lectures sont très
éclectiques.J’ai eu beaucoup de plaisir à lire
Marcel Proust, Marguerite Duras, Laurence Durrell, Ernest Hemingway,
Bernard-Marie Koltès, Martin Suter. Mais on ne peut pas dire
que mon écriture en est directement influencée.
Par ailleurs, j’adore lire des romans policiers.
Suivez-vous de près la fameuse « rentrée littéraire
» ? Quels ouvrages ont retenu votre attention ?
Tous ces romans
viennent de sortir. Pour l’instant, je n’en ai lu que
trois : La promesse d’Oslo de Gilles Rozier, Je
t’oublierai tous les jours de Vassilis Alexakis et Le
baiser dans la nuque de Hugo Boris. Honnêtement, je les
ai tous beaucoup aimés, pour des raisons différentes,
évidemment.
La
joueuse d’échecs est certes un « premier »
roman, mais en tant que scénariste, vous n’êtes
pas novice en matière d’écriture : comment s’est
effectué ce passage de l’écriture scénaristique
à la création littéraire ?
Simplement.
Quand j’ai eu l’idée de raconter cette histoire,
j’ai pensé tout de suite que c’était un
roman. C’est tout.
Et l’idée
de départ du roman ?
J’ai été
dans un hôtel à Naxos au mois de mai. La saison touristique
venait seulement de commencer. Le soir, on jouait parfois aux échecs.
Un jour, une femme de chambre m’avait adressé un petit
salut en pliant ma chemise de nuit comme je le décris dans
le roman. Ainsi m’est venue l’idée du personnage
et de l’histoire.
J’ai pris très peu de notes. J’ai commencé
à écrire et les autres personnages sont arrivés
au fur et à mesure.
Le
choix de Naxos comme toile de fond est certainement délibéré…
?
J’aime beaucoup
les Cyclades en général. Je ne connais pas d’autres
endroits où l’on a l’impression que le ciel et
la terre sont aussi proches. On pourrait imaginer qu’un de
ces dieux grecs un peu facétieux est descendu du ciel pour
s’intéresser soudain au destin de cette chère
Eleni.
Eleni,
justement, est un personnage fascinant, par sa détermination
et son insoumission : avez-vous rencontré son double ?
Elle est pure
invention.
En
dépit des tensions engendrées par la subversive Eleni,
l’atmosphère demeure toutefois relativement sereine
: auriez-vous pu envisager un dénouement tragique, «à
la grecque» ?
Non. J’étais
très attachée à la légèreté
du ton et aux moments de drôlerie. Je dois avouer que certaines
scènes m’ont fait franchement rire quand je les ai
écrites, par exemple celle où Panis et l’Arménien
suivent Eleni chez Kouros.
Bien sûr, Eleni parvient à se libérer et à
changer par la même occasion le petit monde qui l’entoure,
mais elle le fait petit à petit, presque malgré elle.
Et puis, elle aime son entourage qui finalement le lui rend bien.
Bien sûr, elle est subversive, mais il y a aussi quelque chose
d’un peu dérisoire dans cette histoire. J’aime
beaucoup le mélange entre sérieux et comique. Il me
semble que la vie est comme ça. Les gens sont comme ça.
Un
autre roman est-il en cours d’écriture ?
Avec mon compagnon,
Philippe Vauvillé, avec lequel je travaille beaucoup, nous
avons écrit un scénario qui s’appelle «
Mon k. sur la Kommode » que nous espérons réaliser
l’année prochaine.
En dehors
de ça, j’ai commencé un autre roman, mais il
est trop tôt pour en parler.
Pensez-vous
que vous pourriez battre Eleni aux échecs ?
Jamais.
propos
recueillis par B. Longre
(septembre
2005)

Passion
clandestine
Comment une
femme de chambre, plus très jeune mais pas encore vieille,
modeste et candide, mariée à un garagiste de Naxos,
mère de deux adolescents, succombe-t-elle à une dévorante
passion ? C'est à cette question que cet admirable roman
entend en partie répondre, en relatant le parcours d'Eleni.
Jusqu'à présent, cette femme attachée à
sa famille, à sa routine et à son existence paisible,
n'a rien vécu d'extraordinaire qui puisse justifier sa fonction
d'héroïne romanesque. Chaque matin, elle part tranquillement
en direction de l'hôtel Dionysos, où elle effectue
quotidiennement les mêmes gestes ("Vingt chambres,
quarante lits, quatre-vingts serviettes blanches.") après
avoir bu un petit café avec sa patronne. Pourtant, Eleni
a un petit secret, certes timide, mais qui suffira à mettre
en péril sa tranquillité un peu rébarbative
: son admiration silencieuse pour la langue française et
pour Paris, un endroit qu'elle rêve de connaître un
jour ; ces audacieuses pensées lui sont soufflées
par la présence régulière de vacanciers français
logeant au Dionysos, mais l'insatisfaction larvée qu'elle
éprouve parfois en y pensant est inhabituel ("Une
zone un peu douloureuse dans la poitrine, engendrée par un
rendez-vous qu'on aurait eu jadis et auquel on ne se serait pas
rendu, jugeant l'idée trop hasardeuse.") et elle
tâche de ne pas y prêter attention. Tout dérape
le jour où, dans une chambre, elle découvre un jeu
d'échecs et une partie en cours : activité qui, à
ses yeux, représente la quintessence même de la sophistication
parisienne. Elle se dit qu'elle pourrait apprendre à jouer
avec Panis, son mari, si elle lui offrait un jeu d'échecs
pour son anniversaire : "Ce fut le projet le plus audacieux
et le plus fou qu’Eleni ait jamais conçu. Elle en eut
le souffle coupé."
L'étonnante
métamorphose d'Eleni est analysée avec soin tout au
long du roman : des premiers obstacles techniques, matériels
et intellectuels, au plaisir grandissant de maîtriser peu
à peu une "science" qu'elle croyait réservée
à d'autres ; elle ne peut cependant parler de son engouement
à son entourage, jouant en cachette, et garde pour elle ses
sensations, n'osant pas non plus parler de son rendez-vous hebdomadaire
avec son ancien professeur d'école, un vieil homme solitaire
qui a accepté de lui donner quelques leçons ; elle
s'efforce donc de mener sa double vie comme elle joue aux échecs
: en stratège ; car "comment parler de cette fascination
étrange, de cette sensation de plonger dans un autre monde
? Eleni ne disposait pas de mots pour décrire cette évasion
clandestine (...) où se manifestait une soif d'apprendre
jusque-là ignorée."
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La
passion n'est pas un piège, mais agit ici comme un stimulant,
un dérèglement salutaire qui favorise l'ouverture
au vaste monde, géographique et intellectuel ; et même
quand Eleni se retrouve seule contre tous, confrontée
aux commérages et à la désapprobation des
siens, qui l'accusent de "singularité", elle
tient bon, ayant appris que la reine est une "pièce
redoutable par excellence. (...) La seule figure féminine
avait donc tout les pouvoirs." Les échecs lui
enseignent aussi que "le pion était la base
du jeu, petit soldat serviteur, avançant tout droit vers
son unique but, celui du blocage de l'armée ennemie ou
de l'ascension sociale." Et tel un vaillant petit
pion, la femme de chambre progresse, endure, trouve des alliés
et soumet... |
Du point de
vue du genre et du registre, La joueuse d'échecs
n'a rien en commun avec La Joueuse de
go de Shan Sa, mais devrait, de la même manière,
conquérir nombre de lecteurs ; ne serait-ce que parce que
Bertina Henrichs, comme la romancière chinoise, a su apprivoiser
à merveille la langue française : son écriture
sobre et limpide dépeint avec perspicacité les aspects
pittoresques, souvent cocasses mais aussi frustrants de la vie des
habitants de Naxos, les personnages, pour la plupart des gens simples
et frustres, prennent vie sous la plume de la romancière,
et en deviennent touchants. Surtout, Bertina Henrichs décrit
avec habileté l'entêtement (mais aussi les moments
d'abattement) de la "reine des échecs", le vent
de folie qu'elle déclenche autour d'elle, et le renouveau
que sa passion offre aussi au vieux maître d'école,
qui sait qu'enfin, il a trouvé une élève digne
de ce nom.
B.
Longre
(août 2005)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.


L'éditeur
http://www.lianalevi.fr/
Chez
le même éditeur
L'Homme de Shanghai de Bo Caldwell,
traduit de l’anglais par Jean-Luc Defromont.

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