Entretien avec Bertina Henrichs

La joueuse d'échecs
Liana Levi, 2005
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parution en poche
Livre de poche, février 2008

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© Sylvie Biscioni

 

Entretien avec Bertina Henrichs

D’abord, pourquoi avoir choisi d’écrire votre roman en français – qui n’est pourtant pas votre langue maternelle ? Est-ce pour vous un processus parfaitement naturel ?

C’est un processus naturel. Je vis en France depuis 18 ans. J’avais déjà écrit une thèse de lettres en français ainsi que les scénarios de mes films. Le changement de langue s’est donc fait progressivement.

Votre roman est là pour le prouver, vous vous êtes parfaitement approprié cette langue seconde : comment appréhendez-vous cette relation au français ? Auriez-vous pu écrire votre roman en allemand ?

Si j’avais écrit La joueuse d’échecs en allemand, mes proches n’auraient pas pu la lire alors que c’est un peu pour eux que j’avais envie de raconter cette histoire.
Aujourd’hui, je me sens plus à l’aise en français qu’en allemand. Quand on ne vit plus dans son pays natal depuis près de vingt ans, la langue ne se réactualise pas. Elle devient un peu figée. Par contre, je suis très heureuse qu’un éditeur allemand veuille sortir le roman en Allemagne au printemps 2006.

Appréciez-vous d’autres auteurs qui, comme vous, ont adopté le français ?

Oui, bien entendu. Mon sujet de thèse portait sur les écrivains qui ont changé de langue en exil. A cette occasion, j’ai fait la connaissance de Nancy Huston et de Vassilis Alexakis. Ce sont deux auteurs vraiment intéressants. Mais il y en a beaucoup d’autres dont Milan Kundera, évidemment.

Plus généralement, qu’aimez-vous lire ? Des écrivains vous ont-ils profondément marqués ?

Mes lectures sont très éclectiques.J’ai eu beaucoup de plaisir à lire Marcel Proust, Marguerite Duras, Laurence Durrell, Ernest Hemingway, Bernard-Marie Koltès, Martin Suter. Mais on ne peut pas dire que mon écriture en est directement influencée.
Par ailleurs, j’adore lire des romans policiers.

Suivez-vous de près la fameuse « rentrée littéraire » ? Quels ouvrages ont retenu votre attention ?

Tous ces romans viennent de sortir. Pour l’instant, je n’en ai lu que trois : La promesse d’Oslo de Gilles Rozier, Je t’oublierai tous les jours de Vassilis Alexakis et Le baiser dans la nuque de Hugo Boris. Honnêtement, je les ai tous beaucoup aimés, pour des raisons différentes, évidemment.

La joueuse d’échecs est certes un « premier » roman, mais en tant que scénariste, vous n’êtes pas novice en matière d’écriture : comment s’est effectué ce passage de l’écriture scénaristique à la création littéraire ?

Simplement. Quand j’ai eu l’idée de raconter cette histoire, j’ai pensé tout de suite que c’était un roman. C’est tout.

Et l’idée de départ du roman ?

J’ai été dans un hôtel à Naxos au mois de mai. La saison touristique venait seulement de commencer. Le soir, on jouait parfois aux échecs. Un jour, une femme de chambre m’avait adressé un petit salut en pliant ma chemise de nuit comme je le décris dans le roman. Ainsi m’est venue l’idée du personnage et de l’histoire.
J’ai pris très peu de notes. J’ai commencé à écrire et les autres personnages sont arrivés au fur et à mesure.

Le choix de Naxos comme toile de fond est certainement délibéré… ?

J’aime beaucoup les Cyclades en général. Je ne connais pas d’autres endroits où l’on a l’impression que le ciel et la terre sont aussi proches. On pourrait imaginer qu’un de ces dieux grecs un peu facétieux est descendu du ciel pour s’intéresser soudain au destin de cette chère Eleni.

Eleni, justement, est un personnage fascinant, par sa détermination et son insoumission : avez-vous rencontré son double ?

Elle est pure invention.

En dépit des tensions engendrées par la subversive Eleni, l’atmosphère demeure toutefois relativement sereine : auriez-vous pu envisager un dénouement tragique, «à la grecque» ?

Non. J’étais très attachée à la légèreté du ton et aux moments de drôlerie. Je dois avouer que certaines scènes m’ont fait franchement rire quand je les ai écrites, par exemple celle où Panis et l’Arménien suivent Eleni chez Kouros.
Bien sûr, Eleni parvient à se libérer et à changer par la même occasion le petit monde qui l’entoure, mais elle le fait petit à petit, presque malgré elle. Et puis, elle aime son entourage qui finalement le lui rend bien. Bien sûr, elle est subversive, mais il y a aussi quelque chose d’un peu dérisoire dans cette histoire. J’aime beaucoup le mélange entre sérieux et comique. Il me semble que la vie est comme ça. Les gens sont comme ça.

Un autre roman est-il en cours d’écriture ?

Avec mon compagnon, Philippe Vauvillé, avec lequel je travaille beaucoup, nous avons écrit un scénario qui s’appelle « Mon k. sur la Kommode » que nous espérons réaliser l’année prochaine.
En dehors de ça, j’ai commencé un autre roman, mais il est trop tôt pour en parler.

Pensez-vous que vous pourriez battre Eleni aux échecs ?

Jamais.

propos recueillis par B. Longre
(septembre 2005)

 

 

Passion clandestine

Comment une femme de chambre, plus très jeune mais pas encore vieille, modeste et candide, mariée à un garagiste de Naxos, mère de deux adolescents, succombe-t-elle à une dévorante passion ? C'est à cette question que cet admirable roman entend en partie répondre, en relatant le parcours d'Eleni. Jusqu'à présent, cette femme attachée à sa famille, à sa routine et à son existence paisible, n'a rien vécu d'extraordinaire qui puisse justifier sa fonction d'héroïne romanesque. Chaque matin, elle part tranquillement en direction de l'hôtel Dionysos, où elle effectue quotidiennement les mêmes gestes ("Vingt chambres, quarante lits, quatre-vingts serviettes blanches.") après avoir bu un petit café avec sa patronne. Pourtant, Eleni a un petit secret, certes timide, mais qui suffira à mettre en péril sa tranquillité un peu rébarbative : son admiration silencieuse pour la langue française et pour Paris, un endroit qu'elle rêve de connaître un jour ; ces audacieuses pensées lui sont soufflées par la présence régulière de vacanciers français logeant au Dionysos, mais l'insatisfaction larvée qu'elle éprouve parfois en y pensant est inhabituel ("Une zone un peu douloureuse dans la poitrine, engendrée par un rendez-vous qu'on aurait eu jadis et auquel on ne se serait pas rendu, jugeant l'idée trop hasardeuse.") et elle tâche de ne pas y prêter attention. Tout dérape le jour où, dans une chambre, elle découvre un jeu d'échecs et une partie en cours : activité qui, à ses yeux, représente la quintessence même de la sophistication parisienne. Elle se dit qu'elle pourrait apprendre à jouer avec Panis, son mari, si elle lui offrait un jeu d'échecs pour son anniversaire : "Ce fut le projet le plus audacieux et le plus fou qu’Eleni ait jamais conçu. Elle en eut le souffle coupé."

L'étonnante métamorphose d'Eleni est analysée avec soin tout au long du roman : des premiers obstacles techniques, matériels et intellectuels, au plaisir grandissant de maîtriser peu à peu une "science" qu'elle croyait réservée à d'autres ; elle ne peut cependant parler de son engouement à son entourage, jouant en cachette, et garde pour elle ses sensations, n'osant pas non plus parler de son rendez-vous hebdomadaire avec son ancien professeur d'école, un vieil homme solitaire qui a accepté de lui donner quelques leçons ; elle s'efforce donc de mener sa double vie comme elle joue aux échecs : en stratège ; car "comment parler de cette fascination étrange, de cette sensation de plonger dans un autre monde ? Eleni ne disposait pas de mots pour décrire cette évasion clandestine (...) où se manifestait une soif d'apprendre jusque-là ignorée."

La passion n'est pas un piège, mais agit ici comme un stimulant, un dérèglement salutaire qui favorise l'ouverture au vaste monde, géographique et intellectuel ; et même quand Eleni se retrouve seule contre tous, confrontée aux commérages et à la désapprobation des siens, qui l'accusent de "singularité", elle tient bon, ayant appris que la reine est une "pièce redoutable par excellence. (...) La seule figure féminine avait donc tout les pouvoirs." Les échecs lui enseignent aussi que "le pion était la base du jeu, petit soldat serviteur, avançant tout droit vers son unique but, celui du blocage de l'armée ennemie ou de l'ascension sociale." Et tel un vaillant petit pion, la femme de chambre progresse, endure, trouve des alliés et soumet...

Du point de vue du genre et du registre, La joueuse d'échecs n'a rien en commun avec La Joueuse de go de Shan Sa, mais devrait, de la même manière, conquérir nombre de lecteurs ; ne serait-ce que parce que Bertina Henrichs, comme la romancière chinoise, a su apprivoiser à merveille la langue française : son écriture sobre et limpide dépeint avec perspicacité les aspects pittoresques, souvent cocasses mais aussi frustrants de la vie des habitants de Naxos, les personnages, pour la plupart des gens simples et frustres, prennent vie sous la plume de la romancière, et en deviennent touchants. Surtout, Bertina Henrichs décrit avec habileté l'entêtement (mais aussi les moments d'abattement) de la "reine des échecs", le vent de folie qu'elle déclenche autour d'elle, et le renouveau que sa passion offre aussi au vieux maître d'école, qui sait qu'enfin, il a trouvé une élève digne de ce nom.

B. Longre
(août 2005)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

 

 

 

L'éditeur
http://www.lianalevi.fr/

Chez le même éditeur
L'Homme de Shanghai de Bo Caldwell, traduit de l’anglais par Jean-Luc Defromont.