La danse des masques
suivi de Afrique
Éditions Bérénice, 2003

 

Le vide et le plein

Ouvrage qui ne peut être rangé dans aucune catégorie classiquement admise, voyage onirique comparable à aucun autre, La danse des masques est d’une densité brute : le lecteur, indéniablement sous le charme, assiste à une étrange confrontation initiatique, un face à face poétique entre un homme et un masque africain, tous deux se révélant par couches successives, se démultipliant à foison. Chacun d’eux (le bois lisse, énigmatique, la chair vivante) observe l’autre, le jauge et le pousse dans ses retranchements : « Parce que tu es devant moi comme une évidence, parce que tu me nargues et parce que tu m’es nécessaire » répond l’homme au masque, qui ne sait pourquoi l’homme s’adresse à lui.

C’est d’abord une quête identitaire qui pourrait se révéler banale et à laquelle le lecteur est invité à prendre part : peut-on réellement se connaître ? Est-on à jamais condamné à s’ignorer soi-même ? « La différence entre les apparences, ami, c’est que le masque de chair est à l’origine de tous les masques. La différence entre les masques, c’est qu’il en est un qui nous sera à jamais invisible : notre propre visage. » C’est de ce terrifiant constat que semble partir le narrateur, conscient de son incapacité à capturer son sens et son essence ; car le masque de chair que nous portons tous possède la même fonction que son frère de bois : il dissimule aux autres et à son propre regard ce que l’âme recèle ; l’homme est ainsi face au masque comme face à un miroir trompeur qui suggère plus qu’il ne renseigne : « Tous, nous communiquons par les fentes étroites de nos yeux béants et fixes. Nos masques ne sont que façades, masques de Dionysos troués de vides. Nous figurons. Nous faisons face. Face à tous sauf à nous-mêmes, car nos miroirs ne réfléchissent que le néant des figurines. » nous dit le masque.
Entre l’homme et son double de bois une multitude de regards, de pensées, de mots et de réminiscences sont échangés et le temps semble comme suspendu, donnant lieu à un dialogue entre le rêve et la réalité, entre la vie et la mort, entre le vide et le plein, une conversation qui, le temps d’une nuit, pourrait se vivre comme une parenthèse atemporelle, un instant qui durerait et s’épanouirait, paradoxalement, le temps d’un livre. Ainsi, la réflexion sur l’être se double inéluctablement d’une réflexion sur la représentation du temps comme une idée uniquement intime et individuelle : « L’événement n’est qu’un accident sur le droit fil de la durée, et la durée elle-même une architecture de l’esprit, une manière propre à chacun d’enchaîner les instants. » nous dit l’homme, et le masque de renchérir, un peu plus loin : «L’instant est la rencontre du temps et de l’espace dans l’éclat renouvelé d’une conscience sans cesse en mouvement. » Etait-ce là le secret que semblait vouloir percer le narrateur ?


Les qualités métaphysiques de la réflexion ne font aucun doute, non plus que les tentatives allégoriques qui ne cessent de se déployer ici : le carnaval de la vie est vécu comme une illusion par l’homme qui a compris qu’il faut creuser davantage et aller au-delà de la mascarade des masques ; c’est ainsi que la traditionnelle métaphore shakespearienne de la vie comme scène de théâtre et/ou carnaval, bref, une illusion, est ici réemployée à dessein, l’existence n’étant qu’un grand charivari dont la seule fonction serait de dissimuler le néant des âmes, ou leur trop-plein...

Ce dialogue est ainsi une façon d’interroger le tout et son contraire, indissociables, d’estomper les frontières qui séparent le réel de l’irréel, de revenir sur la « comédie » de l’enfance et de la vie tout court, et le masque de bois, qui dévoile peu à peu ses multiples visages, est aussi là pour guider l’homme vers une renaissance, au « cœur de la réalité » : « Je suis un simulacre, je suis fait pour tromper, et je dissimule pour mieux révéler. » déclare-t-il avant que ne démarre le rituel ; puis les masques se font connaître, un à un : celui de la tragédie, le premier de tous, puis Inua « le masque double », le « double humain de l’animal que tu portais en toi », à la fois chien, cheval et poisson, mais qui est aussi Tunghat le maléfique ; puis viennent Swaihé, le masque trouble qui « change les signes en leur contraire » et le Masque des masque, «masque du vivant, ma seconde face s’ouvre sur la mort et le néant».

Mais c’est aussi la poésie qui se dégage de l’ensemble que retiendra le lecteur, une prose qui, par instants, se mue irrésistiblement en vers libres ; c’est encore l’évocation de l’Afrique (maintenant déchue) et de ses rites, de ses légendes et de ses couleurs, et aux souvenirs du masque vient se mêler un conte inuit d’une grande sagesse, qui tente de définir la notion d’humanité. Ce périple éclatant est suivi d’une série de textes, regroupés sous un seul titre, Afrique : des poèmes disparates et quelques textes émouvants, pour la plupart autobiographiques, des visions protéiformes du continent africain (« un idéal de couleurs, d’odeurs et de mystères… »), de terribles souvenirs d’une enfance qui n’en fut pas une («Enfant, je rêvais d’être un enfant… »), et la poésie, agissant comme un baume salvateur et vengeur (« La poésie est naissance. »).
De la même façon qu’il donne vie à nos masques, Bernard Giusti parvient à mettre en mots l’indicible, et au détour d’une phrase, au coin d’un paragraphe, le poète recrée des sensations que l’on a pu connaître, des intuitions jamais énoncées que l’on se surprend à comprendre enfin : là tient peut-être la magie de sa poésie – et de la poésie en général - , la capacité à formuler l’informulable.

Blandine Longre
(octobre 2003)

Poète, romancier, Bernard Giusti a publié aux Editions Bérénice un livre de nouvelles, Les sourds. Il est directeur de la revue d'actualité politique et artistique Vendémiaire et dirige aussi les éditions de L'ours Blanc et la revue Chemins de Traverse.

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