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Le
vide et le plein
Ouvrage qui
ne peut être rangé dans aucune catégorie classiquement
admise, voyage onirique comparable à aucun autre, La
danse des masques est d’une densité brute
: le lecteur, indéniablement sous le charme, assiste à
une étrange confrontation initiatique, un face à face
poétique entre un homme et un masque africain, tous deux
se révélant par couches successives, se démultipliant
à foison. Chacun d’eux (le bois lisse, énigmatique,
la chair vivante) observe l’autre, le jauge et le pousse dans
ses retranchements : « Parce que tu es devant moi comme
une évidence, parce que tu me nargues et parce que tu m’es
nécessaire » répond l’homme au masque,
qui ne sait pourquoi l’homme s’adresse à lui.
C’est
d’abord une quête identitaire qui pourrait se révéler
banale et à laquelle le lecteur est invité à
prendre part : peut-on réellement se connaître ? Est-on
à jamais condamné à s’ignorer soi-même
? « La différence entre les apparences, ami, c’est
que le masque de chair est à l’origine de tous les
masques. La différence entre les masques, c’est qu’il
en est un qui nous sera à jamais invisible : notre propre
visage. » C’est de ce terrifiant constat que semble
partir le narrateur, conscient de son incapacité à
capturer son sens et son essence ; car le masque de chair que nous
portons tous possède la même fonction que son frère
de bois : il dissimule aux autres et à son propre regard
ce que l’âme recèle ; l’homme est ainsi
face au masque comme face à un miroir trompeur qui suggère
plus qu’il ne renseigne : « Tous, nous communiquons
par les fentes étroites de nos yeux béants et fixes.
Nos masques ne sont que façades, masques de Dionysos troués
de vides. Nous figurons. Nous faisons face. Face à tous sauf
à nous-mêmes, car nos miroirs ne réfléchissent
que le néant des figurines. » nous dit le masque.
Entre l’homme et son double de bois une multitude de regards,
de pensées, de mots et de réminiscences sont échangés
et le temps semble comme suspendu, donnant lieu à un dialogue
entre le rêve et la réalité, entre la vie et
la mort, entre le vide et le plein, une conversation qui, le temps
d’une nuit, pourrait se vivre comme une parenthèse
atemporelle, un instant qui durerait et s’épanouirait,
paradoxalement, le temps d’un livre. Ainsi, la réflexion
sur l’être se double inéluctablement d’une
réflexion sur la représentation du temps comme une
idée uniquement intime et individuelle : « L’événement
n’est qu’un accident sur le droit fil de la durée,
et la durée elle-même une architecture de l’esprit,
une manière propre à chacun d’enchaîner
les instants. » nous dit l’homme, et le masque
de renchérir, un peu plus loin : «L’instant
est la rencontre du temps et de l’espace dans l’éclat
renouvelé d’une conscience sans cesse en mouvement.
» Etait-ce là le secret que semblait vouloir percer
le narrateur ?
Les qualités métaphysiques de la réflexion
ne font aucun doute, non plus que les tentatives allégoriques
qui ne cessent de se déployer ici : le carnaval de la vie
est vécu comme une illusion par l’homme qui a compris
qu’il faut creuser davantage et aller au-delà de la
mascarade des masques ; c’est ainsi que la traditionnelle
métaphore shakespearienne de la vie comme scène de
théâtre et/ou carnaval, bref, une illusion, est ici
réemployée à dessein, l’existence n’étant
qu’un grand charivari dont la seule fonction serait de dissimuler
le néant des âmes, ou leur trop-plein...
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Ce
dialogue est ainsi une façon d’interroger le tout
et son contraire, indissociables, d’estomper les frontières
qui séparent le réel de l’irréel,
de revenir sur la « comédie » de l’enfance
et de la vie tout court, et le masque de bois, qui dévoile
peu à peu ses multiples visages, est aussi là
pour guider l’homme vers une renaissance, au « cœur
de la réalité » : « Je suis
un simulacre, je suis fait pour tromper, et je dissimule pour
mieux révéler. » déclare-t-il
avant que ne démarre le rituel ; puis les masques se
font connaître, un à un : celui de la tragédie,
le premier de tous, puis Inua « le masque double »,
le « double humain de l’animal que tu portais
en toi », à la fois chien, cheval et poisson,
mais qui est aussi Tunghat le maléfique ; puis viennent
Swaihé, le masque trouble qui « change les
signes en leur contraire » et le Masque des masque,
«masque du vivant, ma seconde face s’ouvre sur
la mort et le néant». |
Mais c’est
aussi la poésie qui se dégage de l’ensemble
que retiendra le lecteur, une prose qui, par instants, se mue irrésistiblement
en vers libres ; c’est encore l’évocation de
l’Afrique (maintenant déchue) et de ses rites, de ses
légendes et de ses couleurs, et aux souvenirs du masque vient
se mêler un conte inuit d’une grande sagesse, qui tente
de définir la notion d’humanité. Ce périple
éclatant est suivi d’une série de textes, regroupés
sous un seul titre, Afrique : des poèmes
disparates et quelques textes émouvants, pour la plupart
autobiographiques, des visions protéiformes du continent
africain (« un idéal de couleurs, d’odeurs
et de mystères… »), de terribles souvenirs
d’une enfance qui n’en fut pas une («Enfant,
je rêvais d’être un enfant… »),
et la poésie, agissant comme un baume salvateur et vengeur
(« La poésie est naissance. »).
De la même façon qu’il donne vie à nos
masques, Bernard Giusti parvient à mettre en mots l’indicible,
et au détour d’une phrase, au coin d’un paragraphe,
le poète recrée des sensations que l’on a pu
connaître, des intuitions jamais énoncées que
l’on se surprend à comprendre enfin : là tient
peut-être la magie de sa poésie – et de la poésie
en général - , la capacité à formuler
l’informulable.
Blandine
Longre
(octobre 2003)
Poète,
romancier, Bernard Giusti a publié aux Editions
Bérénice un livre de nouvelles, Les sourds.
Il est directeur de la revue d'actualité politique et artistique
Vendémiaire et dirige aussi les éditions
de L'ours Blanc et la revue Chemins de Traverse.

http://www.planetexpo.fr/bgiusti/index.php3
http://www.geocities.com/actpol/LibrairieBerenice.html
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