Bérénice
Jean Racine
Mise en scène et jeu, Jean-Marc Avocat
Du 20 au 24 novembre, et du 11 au 22 décembre 2007
Théâtre de la Croix-Rousse



Dans le texte

La « performance » est d’un goût moderne, véhiculée dans un imaginaire sportif assez déplacé, au profit d’une vision du texte racinien qui peut faire débat, un bon débat. Seul en scène, Jean-Marc Avocat interprète tout seul Bérénice entière, tous les personnages de ce grand triangle amoureux – Titus, Antiochus, Bérénice. Transporté par une forte sensibilité forte à l’alexandrin et à sa perfection mesurée, le comédien enchaîne à tambours battants les quinze cents vers de cette pièce limpide, tragédie de l’amour bon et de la « tristesse majestueuse », qui se prête assez bien à la solitude du comédien (Andromaque, par exemple, avec ses mille arrières pensées subtiles et perverses, aurait été autrement délicate).

Face à ce tour de force imposant, qui ne nuit guère à la compréhension de la trame, le spectateur s’identifie difficilement à l’un des personnages, mais plutôt, au pire, au comédien (qui se met en scène en tant que tel), et, au mieux, à l’écrivain, relisant, revivant son texte. C’est bien de cela qu’il s’agit : rendre le point de vue global, le monologisme scriptural derrière les dialogues, qui fait que les larmes de Titus, de Bérénice, et d’Antiochus, sont les mêmes larmes, celles de Racine, celle du Texte, celle de l’humanité faite comédien. Ainsi le choix singulier de J.-M. Avocat s’avère-t-il fécond d’une étrange sensation. L’écrivain composant tous les rôles effectue d’ailleurs un effort physique du même acabit que celui-ci, intéressant à rappeler en soi. Mais, surtout, cette ré-unification des personnages réalise l’universalité idéale de l’humanité, universalité par-delà les sexes et qui en stigmatise l’amour, quête d’unité (on songe au Banquet), qui peut rendre Bérénice violente, voire bourrue, et Antiochus fragile, voire efféminé, mais pour mieux rassembler ceux que déchire le destin, Rome, le Texte. Nous voici, pour ainsi dire, au degré zéro du texte dramatique – avant que le théâtre n’y vienne semer ses masques et autres artifices, et décomposer sa multiplicité, et sublimer toute sa fausseté.

Nicolas Cavaillès
(novembre 2007)

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