|
Prosateur impénitent,
chroniqueur et membre éminent, voire pilier de L’OuLiPo,
dataire du Collège de Pataphysique, Jacques Bens refusait,
en tout cas à la fin de sa vie, de se dire poète.
Il a pourtant laissé un certain nombre de livres de ce qu’il
appelle « prose versifiée », réunis
dans ce fort volume édité et préfacé
par deux de ses compagnons en invention littéraire.
Après
lecture de ces « poésies complètes
», que peut-on dire de plus que ce disent les textes eux-mêmes
? Peut-être ce qu’en écrit Jacques Roubaud
dans sa préface méthodique, à savoir (pour
en résumer quelques aspects) : la poésie de Jacques
Bens est à la fois savante (par sa prosodie) et familière
(par l’emploi du « langage cuit »), autobiographique
et narrative (mais il faut distinguer le « je » de l’auteur
et le « je » du personnage), douce et nostalgique, oulipienne
et personnelle…
Une vraie technique
d’artisan du vers, une belle sensibilité de poète,
une inspiration née de la contrainte, conformément
aux options de l’OuLiPo ; le recueil réunit travail
et modestie, mélange des registres et des vers (avec une
apparente prédilection pour le décasyllabe), récit
de vie et verve chansonnière. « Tu mets quoi dans
un poème ? […] – Des bruits, des sons, des mots,
des pieds, des vers, des phrases ». Le programme est
complet, et de la contrainte librement choisie par « l’écriveron
» surgissent des vers que l’on retient :
« Mais le ciel reste bleu et l’horloge, muette
[…]
Mais ton œil reste bleu et ta gorge, muette ».
Variations minimales qui n’excluent pas la pensée,
l’aphorisme mélancolique, à la limite du constat
désespéré :
« Il fut un temps où l’on ne te permettait
rien
parce que tu n’étais personne
Voici venir
le temps où tu ne pourras rien te permettre
Parce que tu deviens quelqu’un. »
Jacques Bens
est un écrivain cultivé, nourri de lectures multiples
qui tracent un cheminement dans ses textes, les font résonner
d’échos plus ou moins familiers. Au hasard et en vrac,
nous rencontrons, croisons, frôlons Queneau
(bien sûr, et à plusieurs reprises), Musset, Boileau,
Apollinaire, Villon, Du Bellay, Cendrars, Hérédia,
Jarry (évidemment), Prévert, Bach, Rimbaud, Homère…
Et si l’on ne décèle pas tout, si l’on
a le sentiment de ne jamais pouvoir arriver au bout, que l’on
se rassure, c’est la même chose pour le poète
:
« Le mot fin a posé sa goutte de sang tiède
Sur le sable gris de ta page inachevée. »
Jean-Pierre
Longre
(juillet 2004)
Jean-Pierre
Longre, enseignant en littérature du XXème siècle
à l'Université Jean Moulin Lyon 3, est l'auteur d'une
thèse sur Raymond
Queneau, de divers ouvrages ou articles sur des écrivains
contemporains et sur la comparaison des langages littéraire
et musical. Il a participé à l'édition
des romans de Queneau dans la " Pléiade ", et effectue
des recherches sur les littératures francophones (Roumanie,
Belgique, Québec).

voir
aussi :
L’OULIPO, Genèse de l’Oulipo
1960-1963, de J. Bens (Le Castor Astral, 2005)
Oulipo
(Mille et une nuits, 2003)
La Bibliothèque Oulipienne, volume 6
(Castor Astral, 2003)
Le style mode d'emploi de S. Tufféry
(Cylibris, 2002)
Gallimard
http://www.gallimard.fr/
http://eclia5.ec-lille.fr/~book/oulipo/
http://worldserver2.oleane.com/fatrazie/oulipo.htm
http://www.rfi.fr/Fichiers/langue_francaise/Perec/Oulipo/index.asp
|