Quelqu'un d'autre
Folio Gallimard, 2003

 

 

Métamorphoses

En jouant sur un fantasme souvent exploité (devenir un autre), Tonino Benacquista a écrit un roman astucieux que l'on lit le sourire aux lèvres. Le postulat de départ est simple : deux inconnus se croisent dans un club de tennis, échangent quelques balles, s'affrontent lors d'un match mémorable - raconté en détails, avec force métaphores - puis se retrouvent autour d'un verre de vodka afin de se congratuler mutuellement. Tout en devisant sur sa morne existence, l'alcool aidant, Thierry Blin, artisan encadreur, avoue qu'il est trop tard, mais qu'il aimerait devenir un autre : "Je ne m'aime pas assez pour vouloir rester moi-même à tout prix, dit Blin. Ces trente années qui me restent, j'aimerais les passer dans la peau de cet autre !" Nicolas Gredzinski, de son côté, est plus timoré, mais dévoile qu'il aimerait déjà se connaître lui-même : "Pourquoi pas moi-même, dit Nicolas. Mon moi rêvé, celui que je n'ai jamais eu le courage de faire naître." Un drôle de pari se met alors en place et les deux hommes se donnent rendez-vous trois ans plus tard, dans le même lieu...
On pense aux Strangers on a train de Hitchcock, le meurtre en moins, même si tous deux ont décidé, pas nécessairement volontairement, de faire disparaître ce qu'ils n'ont jamais aimé en eux, l'un sa médiocre vie et son menton fuyant, l'autre sa timidité maladive. C'est ainsi que l'on suit leurs parcours divergents, l'un très déterminé, échafaudant un plan rigoureux, l'autre se dévoilant malgré lui, avec l'appui d'un amour naissant pour... l'alcool : une façon comme une autre de révéler sa vraie nature. A travers ces deux histoires individuelles qui ne se ressemblent pas, Tonino Benacquista tisse une chronique sociale farfelue, voire ubuesque, mais toujours habilement construite. Le lecteur va de surprises en rebondissements, en enviant parfois le tout nouveau libre-arbitre et la jubilation des deux protagonistes qui, à quarante ans, ont décidé de faire peau neuve et de tirer un trait sur le passé. Le récit va irrémédiablement de l'avant, nous entraînant dans le sillage de deux hommes somme toute quelconques et que rien ne destinait à se métamorphoser ; suspense, humour et lucidité satirique s'allient à une écriture vigoureuse pour créer un roman inventif, une aventure humaine qui mérite de devenir un bon classique de facture française.

B. Longre
(octobre 2003)

Gallimard
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