de Béla Tarr

France/Allemagne/Hongrie 2000.
Durée: 2h25

avec Lars Rudolph, Peter Fitz et Hanna Schygulla

Sortie 19 février 2003

 

Un film conçu comme un conte

Le film s'ouvre sur une scène presque hallucinante : dans un café miteux, le jeune Janos entreprend d'expliquer le fonctionnement du système solaire à quelques ivrognes. Pour cela, il organise une chorégraphie chaotique où chaque pochard représentant une planète tourne sur lui même et gravite autour d'un autre… Ainsi va la vie et Janos, messager (il est postier) et médiateur, parmi les habitants d'une petite ville perdue au fin fond de la Hongrie. La caméra, quant à elle, ne cessera de danser autour de protagonistes aussi mutiques que mystérieux.
Nous ne saurons d'ailleurs jamais où et quand le film se situe, toutes les hypothèses restant ouvertes. Béla Tarr a définitivement rompu avec l'aspect documentaire de ses premiers films, pour aborder des "problèmes ontologiques, cosmiques… saisir le mystère de la nature humaine… faire passer la vie dans l'image par un processus autonome vis-à-vis de la narration".

C'est un événement irrationnel qui va bouleverser l'apparente tranquillité de la ville : sur la place du marché, un forain expose une baleine morte. La simple présence de l'animal, doublée de rumeurs concernant un prince mystérieux, provoquent un mouvement anarchique qui gagne peu à peu la population pour déboucher sur la pure folie. Janos (Jonas ?), témoin naïf, est irrésistiblement attiré par les mouvements telluriques et opposés qui traversent la ville et les hommes (anarchie et répression). Comme lui, la caméra est traversée du désir de voir et de comprendre l'énigme humaine.

Béla Tarr, cinéaste hongrois, a tourné plus de dix films. Très peu ont été projetés en France et Les Harmonies Werckmeister sort dans les salles plus de trois ans après sa réalisation.
Rapproché souvent de Tarkovski, le réalisateur signe ici une sorte de conte inclassable émaillé de longs plans-séquence hypnotiques. Les images noir et blanc et fortement contrastées forment chacune une matière épaisse et très belle où le regard va se perdre. Les Harmonies Werckmeister est un monde de sensations et de perceptions plutôt que d'intellection et de symboles. La musique, très présente, semble guider la caméra et insuffler vie aux images (Werckmeister est un compositeur allemand du 17e Siècle dont les théories inédites sont reprises par un personnage musicien du film).

Le spectateur suit Janos parmi la lumière ou l'obscurité, la musique et le désordre, sans toujours comprendre ce qui se déroule devant lui, mais avec un plaisir et une curiosité indéfectibles. Les Harmonies Werckmeister, est film inclassable d'une grande beauté sombre. Une œuvre rare.

Jean-Emmanuel Denave
(février 2003)

http://www.arte-tv.com/cinema/tarr/ftext/00.htm

http://www.quinzaine-realisateurs.com/fr/archives/fichefilm.asp?filmID=13803

http://www.brightlightsfilm.com/30/belatarr1.html

http://www.kinoeye.org/01/01/hames01.html

http://www.filmfestival.gr/2002/uk/tributes_belatarr.php