La Cité de sable
Bruno Doucey

éditions Rhubarbe, 2007

 

 

 

« L’écriture est une vie renversée. »

Des neuf textes qui composent ce recueil, cinq s’imprègnent du désert, le décrivent, s’en inspirent, montrent ses paradoxes et ses beautés, ses habitants ou ses visiteurs de passage ; certains y sont nés et n’envisagent d’autre horizon que celui-ci, qui les satisfait pleinement, jusqu’au moment où il faut se sédentariser (Raïna ou les Demeures absentes) ; d’autres y voient un refuge temporaire (comme Slimane et Mounia, épris d’une liberté inaccessible, dans Morsures) ; d’autres encore répondent à l’appel du désert, en quête d’un absolu toujours fuyant (« la dune attire le voyageur comme une femme et lui échappe par caprice »), même quand on croit avoir atteint le cœur des choses.

A moins d’emprunter la voie des rêves, comme dans La Cité de sable : le parcours d’un homme qui traverse seul le désert, affirmant : « Jamais je n’ai senti le poids de la solitude. » Tout au long du recueil, plusieurs tentatives pour cerner cette notion font régulièrement surface, et cette parole fait écho à celle d’un autre narrateur, qui cette fois se trouve en milieu urbain : « La solitude est une ivresse. » (L’ultime rencontre d’Eugenio Montale) ; ou bien à l’expérience d’un écrivain qui séjourne aux portes du désert, dans la ville de Kenadsa, qu’il dit pouvoir « inventer » sans la visiter vraiment (« Jamais je ne me promène, préférant toujours, et de loin, les ressources de l’imagination à celles de la réalité. ») Un retrait volontaire, à la fois du monde et de ses personnages inachevés, abandonnés à leur sort… (Le Sablier).

En contrepoint, d’autres vies solitaires sont dévoilées – celle d’Albane et de la « vieille » qui l’a élevée (Albane ou les demeures ancestrales), ou celle de l’orphelin Coquecidrouille, dans Le Rémanent. Ce récit (qui a tout du conte cruel) évoque un autre aspect de la solitude, subie et douloureuse, après la violente mise à l’écart du garçon, parfait bouc émissaire. Chassé par la vindicte paysanne, il trouve refuge dans la forêt. Il y vit paisiblement, jusqu’au jour où ses bourreaux ressurgissent et vont au bout de leur haine. Coquecidrouille, éternelle victime, incarne là aussi la liberté que l’on étouffe, et son sort rappelle celui de Raina, qui, pour avoir aimé un homme de passage, est chassée de la maison de son père, l’ancien nomade qui voit son monde s’écrouler – même si la jeune fille, trouvant compassion et chaleur auprès d’autres gens du désert, ne connaît pas le même destin que le garçon des bois. Pour Raina, le sable est indissociable de son existence – tout comme Albane s’abandonne à la jungle végétale qui envahit le domaine familial (« La nature entrait en elle comme un frisson de forces vives. ») C’est dans le sable que Raina découvre l’amour charnel, qu’elle enfante puis attend celui qu’elle aime, faisant corps (parfois littéralement) avec cet élément minéral que l'on aurait tort de croire inerte. Une émouvante poésie, entre onirisme et réalité, préside à l’ensemble, en particulier dans la description des étendues désertiques – le sable devenant un protagoniste essentiel, épousant la vie ou les sentiments des humains qui le foulent, omniprésent et fuyant dans le même temps, fluide et tangible, à l’image des mirages de l’absolu.

Blandine Longre
(décembre 2007)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; traductrice et critique littéraire, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.
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Bruno Doucey, poète, nouvelliste, éditeur, a dirigé Le Livre des déserts (dans la collection Bouquins, de R. Laffont, 2006), ouvrage collectif qui retrace des « itinéraires scientifiques, littéraires et spirituels »