Un
petit malentendu…
Tentation,
sous des dehors de réalisme social, explore d’intéressantes
pistes dramaturgiques, bouscule les codes temporels et les repères
narratifs, et fait se croiser trois existences qui, tout en restant
ancrées dans le temps présent, évoquent trois
époques distinctes. Il y a donc bien ici des histoires et
un vrai drame, au sens théâtral du terme, qui se noue
entre Hassan, un Marocain sans papiers fraîchement débarqué
en Catalogne, Guillem, antiquaire, fils bourgeois d’une ancienne
connaissance de Hassan, et Aixa, la fille de ce dernier, elle aussi
clandestine, hébergée chez Guillem qui l’emploie
comme bonne à tout faire ou comme amoureuse. Chacun est donc
lié aux autres, sans nécessairement le savoir, et
reste pourtant dans son petit univers clos et univoque – en
témoigne la forme narrative que l’auteur privilégie,
le monologue. Rarement les personnages s’adressent directement
les uns aux autres, ou bien ils le font par le biais d’un
système vidéo installé dans la chambre de Guillem.
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Tout
débute sur une rencontre entre Hassan et Guillem, qui
a apparemment choisi d’aider le premier à s’installer
en Espagne. Hassan lui raconte comment il a connu son père
– c’était sur le tournage de Lawrence
d’Arabie, dans les années soixante ; à
l’époque, Hassan avait promis d’offrir en
mariage sa fille (celle qu’il pensait avoir un jour) au
fils de cet ami catalan, Guillem, encore bébé
à l’époque – chimère d’un
adolescent fasciné par l’occident et par l’univers
du cinéma… Guillem semble ému par le récit
de l’étranger – on ne sait pas encore qu’il
ne l'a pas écouté. Suit une séquence durant
laquelle Aixa, face à la caméra, tente de se confier
à Guillem, de raconter son histoire (qui ne l’entendra
pas non plus) : sa fuite après avoir compris que son
père avait en tête un mariage arrangé, avec
le fils d’une vieille connaissance… Sa soif de liberté
(« c’est un rêve : contrôler, que
personne ne décide pour toi. »)… Le
calvaire enduré pour quitter le Maroc ; enfin les retrouvailles
avec ce père qu'elle croyait resté au loin, mais
qui la retrouve, par hasard, chez Guillem… |
Il y a ici
presque un trop-plein d’histoires discordantes qui se croisent
et se percutent, sur scène et à l'écran (le
procédé cinématographique provoquant une distanciation
ambiguë et une mise en abîme et en miroir perturbantes),
des cheminements désordonnés et des revirements inattendus,
des superpositions de mensonges et de lacunes narratives, ce qui
laisse le champ libre à toutes sortes de malentendus qui,
à leur tour, engendrent d’irréparables fractures
et, bien évidemment, une ironie dramatique engluée
dans un terrifiant cynisme ; le suspense est omniprésent
et la pièce se construit peu à peu à la manière
d’un roman policier, d’un jeu de pistes sans vainqueurs,
un puzzle que l’on reconstitue de scène en scène
: un échafaudage fragile, que l'on doit déconstruire
lors de la séquence suivante pour réadapter notre
vision à l’apparition de nouveaux éléments.
C’est de cette construction sphérique (ou cubiste)
que naît l’impression d’innombrables facettes
que nous renvoient les protagonistes. Et l’on retrouve, dans
cet enchâssement de récits, toute l’ambivalence
des sentiments et des rapports humains, quand les personnages passent
de l’amour à la haine, de la fascination au mépris
(«j’étais sur le point de tomber dans une
embuscade terrible », « j’avais été
sur le point de vendre ma pureté à la tentation d’une
chair splendidement étrange. » se dit Guillem
à l’instant où il se met à rejeter Aixa),
de la sensation d’indépendance (toute relative) et
de libre-arbitre au sentiment d’un fatum prêt
à s’abattre, quoi que l’on fasse. Des contradictions
qui se lisent dans le discours incohérent d’Aixa («
Dieu mène le destin des hommes », « Je
veux que personne ne décide pour moi »), entre
fatalisme culturel et désir légitime de liberté,
ou dans le discours de Guillem, tour à tour altruiste puis
implacablement boutiquier.
La pièce est belle et glaçante, et ce qui n’aurait
pu être qu’un drame social et géopolitique quelconque
décrivant la confrontation d'indigents tentés par
l’abondance occidentale se métamorphose en tragédie
moderne mettant en évidence un terrifiant sens de l’inéluctable,
les personnages tout autant que les lecteurs/spectateurs endossant
le rôle de pantins désarticulés, manipulables
à l’envi.
Blandine
Longre
(janvier 2006)
Blandine
Longre, agrégée d’anglais, est
l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en
chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement
aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique,
orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse,
au théâtre (texte et représentation) et aux
relations qu’entretiennent fiction et réel.

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Littérature
catalane
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