Tentation
de Carles Batlle

traduit du catalan par Isabelle Bres
Editions Théâtrales / Maison Antoine Vitez, 2006

 

 

Un petit malentendu…

Tentation, sous des dehors de réalisme social, explore d’intéressantes pistes dramaturgiques, bouscule les codes temporels et les repères narratifs, et fait se croiser trois existences qui, tout en restant ancrées dans le temps présent, évoquent trois époques distinctes. Il y a donc bien ici des histoires et un vrai drame, au sens théâtral du terme, qui se noue entre Hassan, un Marocain sans papiers fraîchement débarqué en Catalogne, Guillem, antiquaire, fils bourgeois d’une ancienne connaissance de Hassan, et Aixa, la fille de ce dernier, elle aussi clandestine, hébergée chez Guillem qui l’emploie comme bonne à tout faire ou comme amoureuse. Chacun est donc lié aux autres, sans nécessairement le savoir, et reste pourtant dans son petit univers clos et univoque – en témoigne la forme narrative que l’auteur privilégie, le monologue. Rarement les personnages s’adressent directement les uns aux autres, ou bien ils le font par le biais d’un système vidéo installé dans la chambre de Guillem.

Tout débute sur une rencontre entre Hassan et Guillem, qui a apparemment choisi d’aider le premier à s’installer en Espagne. Hassan lui raconte comment il a connu son père – c’était sur le tournage de Lawrence d’Arabie, dans les années soixante ; à l’époque, Hassan avait promis d’offrir en mariage sa fille (celle qu’il pensait avoir un jour) au fils de cet ami catalan, Guillem, encore bébé à l’époque – chimère d’un adolescent fasciné par l’occident et par l’univers du cinéma… Guillem semble ému par le récit de l’étranger – on ne sait pas encore qu’il ne l'a pas écouté. Suit une séquence durant laquelle Aixa, face à la caméra, tente de se confier à Guillem, de raconter son histoire (qui ne l’entendra pas non plus) : sa fuite après avoir compris que son père avait en tête un mariage arrangé, avec le fils d’une vieille connaissance… Sa soif de liberté (« c’est un rêve : contrôler, que personne ne décide pour toi. »)… Le calvaire enduré pour quitter le Maroc ; enfin les retrouvailles avec ce père qu'elle croyait resté au loin, mais qui la retrouve, par hasard, chez Guillem…

Il y a ici presque un trop-plein d’histoires discordantes qui se croisent et se percutent, sur scène et à l'écran (le procédé cinématographique provoquant une distanciation ambiguë et une mise en abîme et en miroir perturbantes), des cheminements désordonnés et des revirements inattendus, des superpositions de mensonges et de lacunes narratives, ce qui laisse le champ libre à toutes sortes de malentendus qui, à leur tour, engendrent d’irréparables fractures et, bien évidemment, une ironie dramatique engluée dans un terrifiant cynisme ; le suspense est omniprésent et la pièce se construit peu à peu à la manière d’un roman policier, d’un jeu de pistes sans vainqueurs, un puzzle que l’on reconstitue de scène en scène : un échafaudage fragile, que l'on doit déconstruire lors de la séquence suivante pour réadapter notre vision à l’apparition de nouveaux éléments. C’est de cette construction sphérique (ou cubiste) que naît l’impression d’innombrables facettes que nous renvoient les protagonistes. Et l’on retrouve, dans cet enchâssement de récits, toute l’ambivalence des sentiments et des rapports humains, quand les personnages passent de l’amour à la haine, de la fascination au mépris («j’étais sur le point de tomber dans une embuscade terrible », « j’avais été sur le point de vendre ma pureté à la tentation d’une chair splendidement étrange. » se dit Guillem à l’instant où il se met à rejeter Aixa), de la sensation d’indépendance (toute relative) et de libre-arbitre au sentiment d’un fatum prêt à s’abattre, quoi que l’on fasse. Des contradictions qui se lisent dans le discours incohérent d’Aixa (« Dieu mène le destin des hommes », « Je veux que personne ne décide pour moi »), entre fatalisme culturel et désir légitime de liberté, ou dans le discours de Guillem, tour à tour altruiste puis implacablement boutiquier.
La pièce est belle et glaçante, et ce qui n’aurait pu être qu’un drame social et géopolitique quelconque décrivant la confrontation d'indigents tentés par l’abondance occidentale se métamorphose en tragédie moderne mettant en évidence un terrifiant sens de l’inéluctable, les personnages tout autant que les lecteurs/spectateurs endossant le rôle de pantins désarticulés, manipulables à l’envi.

Blandine Longre
(janvier 2006)

Blandine Longre, agrégée d’anglais, est l’une des fondatrices de Sitartmag ; rédactrice en chef depuis mai 1999, elle s’intéresse tout particulièrement aux écritures contemporaines (francophone, anglophone, asiatique, orientale etc.), à la littérature pour la jeunesse, au théâtre (texte et représentation) et aux relations qu’entretiennent fiction et réel.

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Littérature catalane