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Serbie
: un cauchemar d’avant
Guide de Mongolie,
autant dire itinéraire dans un pays sombre, corrompu, lamentable,
repoussant et écœurant. Les Mongols n’en seraient
pas contents. Mais la ressemblance avec la véritable Mongolie
est plus que faible, même si certaines scènes sont
censées se passer à Oulan Bator. Elle est davantage
un prétexte (on pense au Kazakhstan du film Borat),
une fable qui tente de dire la décomposition du monde.
Ce monde pourrait être celui de la Yougoslavie d’avant
l’embrasement, un pays étouffé par la langue
de bois et la méfiance, par la fausse fraternité et
une économie ubuesque, « pays merdique »
(le texte a été écrit avant la dernière
guerre des Balkans). Ce pourrait être aussi l’univers
mental de l’auteur, dans lequel l’extase religieuse
et l’abattement éthylique (et vice-versa) se côtoient,
où un mort issu d’un texte sadien, un évêque
protestant transparent, un ex officier russe reconverti en lama
tibétain et l’envoyé spécial d’un
journal américain disparu et l’auteur, ou plutôt
son double, Svetislav Basara, se rencontrent au bar de l’hôtel
d’Oulan Bator où séjourne presque sans mot dire
Charlotte Rampling. Ils y jouent les mille et une nuits en se racontant
des histoires, entre une exécution de sorcière et
une séance de psychanalyse grotesque. La théologie
médiévale et la philosophie moderne s’y rencontrent
aussi pour débattre de la nature du temps humain. L’amour
impossible et prédestiné hante les rares espaces clairs,
illuminés par le souvenir d’enfance.
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Le
personnage se retrouve ensuite au point de départ pour
s’exclamer : «Ah, quelles épreuves n’ai-je
pas dû endurer en Mongolie pour qu’à la fin
il s’avère que ce n’était qu’un
rêve !». Mais la formule «qu’un
rêve» est un leurre de plus, tant les rapports
entre rêve et réalité, spiritualité
et matérialisme hantent ce texte. Ainsi, seuls les appareils
photos russes (et non ceux produits par les américains
ou les japonais, trop matérialistes) peuvent saisir une
certaine réalité, celle des êtres subtils.
Mais c’est dans un miroir au tain écaillé,
«devenant progressivement aveugle», et
non dans des photos que surgit la vérité qui fera
les livres. Si le monde est devenu fou entre 1935 et 58, c’est
que des commandos sont venus contrôler le monde des esprits
et des rêves ; depuis, tout va vers son chaos ultime,
celui de la matière dirigé par Satan et seul l’alcool
où le rêve permettent d’entrevoir la réalité
du monde où la terre est plate et où le temps
peut être contrôlé. |
Chaos total,
qui est le double du chaos réel : le démantèlement
de la Yougoslavie a été précédé
par une entreprise menée par l’auteur et quelques autres
: « nous nous sommes appliqués avec entrain à
détruire les formes, à dénigrer le temps, à
nous moquer des lieux […] les romans se désagrègent
les premiers, l’Etat ne fait que suivre ». Le
guide de Mongolie est un manuel de désorientation
, mais aussi d’ouverture d’autres chemins, peu raisonnables
mais très raisonneurs.
Anne-Marie
Mercier-Faivre
(avril 2007)
Anne-Marie
Mercier-Faivre
est
professeure des Universités. Elle enseigne à l'IUFM
de Lyon et à l'Université Lumière-Lyon 2.

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