Bartleby
D'après la nouvelle d'Herman Melville
Adaptation et mise en scène David Géry

Du 3 au 14 janvier 2006
Théâtre des Célestins, Lyon


Avec Yann Collette, Claude Lévèque, André Chaumeau,
Raphaël Almosni,Grégory Quidel
Traduction et collaboration artistique - Laura Koffler / Décor - Jean Haas Costumes - Cidalia da Costa / Lumières - Pascal Sautelet / Musique - Jean Paul Dessy

Théâtre des Célestins
4, rue Charles Dullin
69002 Lyon.
Tel : 04 72 77 40 40

Un petit homme de loi voit sa situation prendre de l’envergure. Il engage pour le seconder un nouveau clerc à l’allure froide et craintive, misérablement tiré à quatre épingles : Bartleby. Sa méticulosité donne satisfaction, son application rassure. Mais sa froideur inquiète. Bartleby refuse toute implication collective. L’employeur accepte de laisser son scribe dans la solitude incurable qui semble lui convenir puis entreprend de s’en débarrasser...

 

L’âme dans la machine à écrire


Qui est ce Bartleby que Melville nous présente ?… On ne le saura jamais. Ce copiste cadavérique, méticuleux jusqu’au monstrueux, solitaire jusqu’à la prostration, réticent jusqu’à la décomposition, cet homme fragile plongé dans l’univers noir et blanc, peuplé d’hommes en gris, de Wall Street, ce regard de verre mal à l’aise dans un visage trop lisse, inexorablement honnête, perpétuellement penché sur son travail de copiste, Bartleby, ce nonchalant cas-limite de « blême désespérance », n’est que pur mystère, triste, sans solution. Le simple avoué qui nous raconte cet homme bizarre, pour l’avoir engagé, s’en est mordu les doigts : Bartleby est condamné, coincé entre les pages immenses d’un livre sans espoir, et toute la bonhomie humaine de l’avoué, tour à tour plein de bonne volonté et haineux, tout le grotesque des trois autres copistes, tout le mépris d’une société qui peut tout comprendre sauf l’inaction, société pour laquelle le travail ce ne peut être que la santé, tout cela n’y fera rien.

L’excellente mise en scène de David Géry laisse planer le mystère, et s’éventer avec lenteur et justesse dans la pesanteur livresque du décor. Tour à tour angoissant et émouvant (au gré de la musique), le visage pitoyable et effrayant de Yann Collette (Bartleby) fait forte impression, tandis que les quatre autres comédiens de cette tragédie du médiocre, de cette comédie de l’étriqué, dépourvue de femmes, assurent un dynamisme clownesque « à l’américaine », parfait pour faire valoir la misère et la profondeur d’âme de Bartleby.

Tous s’interrogent : que faire d’un malheureux ? Que faire de ce cadavre en costume ? Que faire de cet homme qui n’a pas le sens commun, qui ne comprend pas la nécessité précisément de faire ?… Mais Bartleby ne nous présente-t-il pas un miroir ? Voire, un modèle à suivre ? Ce copiste modèle, silencieuse machine à écrire, veut passer pour un homme moderne parfait, travailleur, mais, poussé à bout, il ne peut que faire volte face, arrêter l’absurde mascarade, tâcher d’être fidèle à lui-même : dans le fond, comment ne pas blêmir dans un monde tout de clercs et de procès, tout d’argent et de labeur ? La morale de l’histoire pourrait même dépasser la critique sociale, et toucher au métaphysique, à la manière des nouvelles de Kafka : comment vivre, pourquoi travailler, puisque nous allons mourir, puisque tant d’autres sont morts, puisque la souffrance humaine atteint de telles proportions ? Gardons-nous bien toutefois de conclure sur la raison d’être de ce pauvre Bartleby, et contentons-nous de ce fait : la vie est une énigme qui finit mal.

Nicolas Cavaillès
(janvier 2006)

http://www.celestins-lyon.org