|
Avec
Yann Collette, Claude Lévèque, André
Chaumeau,
Raphaël Almosni,Grégory Quidel
Traduction
et collaboration artistique - Laura Koffler / Décor
- Jean Haas Costumes - Cidalia da Costa / Lumières
- Pascal Sautelet / Musique - Jean Paul Dessy
Théâtre
des Célestins
4, rue Charles Dullin
69002 Lyon.
Tel : 04 72 77 40 40 |
Un
petit homme de loi voit sa situation prendre de l’envergure.
Il engage pour le seconder un nouveau clerc à l’allure
froide et craintive, misérablement tiré à
quatre épingles : Bartleby. Sa méticulosité
donne satisfaction, son application rassure. Mais sa froideur
inquiète. Bartleby refuse toute implication collective.
L’employeur accepte de laisser son scribe dans la solitude
incurable qui semble lui convenir puis entreprend de s’en
débarrasser...
|
L’âme
dans la machine à écrire
Qui est ce Bartleby que Melville nous présente ?… On
ne le saura jamais. Ce copiste cadavérique, méticuleux
jusqu’au monstrueux, solitaire jusqu’à la prostration,
réticent jusqu’à la décomposition, cet
homme fragile plongé dans l’univers noir et blanc,
peuplé d’hommes en gris, de Wall Street, ce regard
de verre mal à l’aise dans un visage trop lisse, inexorablement
honnête, perpétuellement penché sur son travail
de copiste, Bartleby, ce nonchalant cas-limite de « blême
désespérance », n’est que pur mystère,
triste, sans solution. Le simple avoué qui nous raconte cet
homme bizarre, pour l’avoir engagé, s’en est
mordu les doigts : Bartleby est condamné, coincé entre
les pages immenses d’un livre sans espoir, et toute la bonhomie
humaine de l’avoué, tour à tour plein de bonne
volonté et haineux, tout le grotesque des trois autres copistes,
tout le mépris d’une société qui peut
tout comprendre sauf l’inaction, société pour
laquelle le travail ce ne peut être que la santé, tout
cela n’y fera rien.
L’excellente
mise en scène de David Géry laisse planer le mystère,
et s’éventer avec lenteur et justesse dans la pesanteur
livresque du décor. Tour à tour angoissant et émouvant
(au gré de la musique), le visage pitoyable et effrayant
de Yann Collette (Bartleby) fait forte impression, tandis que les
quatre autres comédiens de cette tragédie du médiocre,
de cette comédie de l’étriqué, dépourvue
de femmes, assurent un dynamisme clownesque « à l’américaine
», parfait pour faire valoir la misère et la profondeur
d’âme de Bartleby.
Tous s’interrogent
: que faire d’un malheureux ? Que faire de ce cadavre en costume
? Que faire de cet homme qui n’a pas le sens commun, qui ne
comprend pas la nécessité précisément
de faire ?… Mais Bartleby ne nous présente-t-il
pas un miroir ? Voire, un modèle à suivre ? Ce copiste
modèle, silencieuse machine à écrire, veut
passer pour un homme moderne parfait, travailleur, mais, poussé
à bout, il ne peut que faire volte face, arrêter l’absurde
mascarade, tâcher d’être fidèle à
lui-même : dans le fond, comment ne pas blêmir dans
un monde tout de clercs et de procès, tout d’argent
et de labeur ? La morale de l’histoire pourrait même
dépasser la critique sociale, et toucher au métaphysique,
à la manière des nouvelles de Kafka : comment vivre,
pourquoi travailler, puisque nous allons mourir, puisque tant d’autres
sont morts, puisque la souffrance humaine atteint de telles proportions
? Gardons-nous bien toutefois de conclure sur la raison d’être
de ce pauvre Bartleby, et contentons-nous de ce fait : la vie est
une énigme qui finit mal.
Nicolas
Cavaillès
(janvier 2006)

http://www.celestins-lyon.org
|