|
Regarder les écritures,
lire les dessins de Dostoïevski
S’aventurer dans les manuscrits d’un écrivain,
quitter le monde uniforme, monotone, de l’imprimé pour
l’univers intensément vivant du scriptural, du graphique…
Ce voyage du livre au brouillon, de la machine à la main,
de l’industriel à l’artisanal, conduit souvent
même à l’artistique et à l’œuvre
d’art. Konstantin Barsht, professeur de lettres
à l’Université d’Herzen en Russie, rappelle
à bon droit en conclusion de Dostoïevski,
Du dessin à l’œuvre romanesque, que
l’auteur de Crime et Châtiment n’était
pas un dessinateur « professionnel », et que, détaché
de tout courant comme de toute ambition picturale, Dostoïevski
s’adonnait au dessin uniquement dans la solitude absolue de
ses manuscrits, pour lui seul ; il n’en demeure pas moins
que ces portraits, esquisses architecturales gothiques et autres
exercices calligraphiques qui abondent dans les cahiers du romancier
russe méritent incontestablement d’être vus/lus
comme artistiques, le travail de création littéraire
ne se séparant pas, chez Dostoïevski, de la pratique
du dessin. Tel est l’enseignement de ce brillant essai entremêlant
critique génétique et analyse esthétique :
intéressants du point de vue de la critique d’art,
les dessins de Dostoïevski ont pour but de « permettre
la venue des mots », d’aider à l’élaboration
du roman en cours.
Pour avoir
durement pratiqué le dessin artistique et technique à
l’École militaire du Génie, Dostoïevski
a conservé toute sa vie l’habitude de laisser aller
sa plume à de petites esquisses dans les marges et interstices
des lignes d’écriture chaotiques de ses brouillons.
Ce sont les portraits, les visages, qui le préoccupent le
plus, dans la première partie de son œuvre (de Crime
et Châtiment aux Démons)
: physionomiste exclusif dans ses livres, donnant le visage pour
essence de l’homme, pour lieu d’expression de son «
idée », Dostoïevski ne dessine jamais de portraits
en pied, et concentre son attention de dessinateur sur les visages.
Il lui arrive de représenter des êtres réels
(son frère, Cervantès, ou lui-même…),
mais son activité de portraitiste est surtout un préliminaire
à la rédaction de ses œuvres ; reliant dessins
et descriptions littéraires, Konstantin Barsht montre avec
efficace que le recours au dessin ne sert pas à représenter
un modèle antérieur, mais à créer, à
donner vie au personnage, et à en scruter la nature. Si le
dessin est une marque de difficulté dans l’écriture,
il la relance, et permet au personnage de s’incarner, d’acquérir
l’extériorité, l’autonomie qui est la
grande caractéristique des héros dans ces romans polyphoniques
(comme l’a montré Bakhtine).
Le même
phénomène se produit, de manière moins évidente,
avec les motifs architecturaux gothiques (arcs, ogives…) et
la calligraphie, pour lesquels l’œil clairvoyant de Konstantin
Barsht s’avère encore plus précieux. Qu’il
s’agisse de lettrines ou de calligraphie de mots entiers (L’Idiot,
surtout), Dostoïevski entre dans un rapport au mot comme à
une œuvre d’art, conciliant écriture et graphisme
et ne séparant jamais les deux plans contenus dans une feuille
de papier – plan des idées et plan de l’image
concrète. Au fil des genèses monumentales de ses romans,
Dostoïevski en vient naturellement à utiliser le portrait
comme pictogramme, voire comme hiéroglyphe (dans L’Adolescent,
le cas du nez, hiéroglyphe qui semble annoncer Kandinsky),
sa maturité littéraire (années 1870) étant
également maturité graphique. Enfin, les pages magistrales
dans lesquelles Konstantin Barsht énonce une poétique
et une poïétique de la cathédrale gothique chez
Dostoïevski donnent à sentir toute la profondeur des
petits croquis architecturaux absconds et inachevés que l’on
trouve en grand nombre dans ces brouillons : «lutte du
bien et du mal, de la beauté et de la laideur, de l’harmonie
et du chaos », dramatiquement inscrite dans la verticalité
de la page.
Richement illustré
de beaux manuscrits, imprégné d’une rigoureuse
scientificité codicologique qui est l’apanage de la
critique génétique dont l’I.T.E.M. (Institut
des Textes et Manuscrits modernes) a forgé le modèle,
Dostoïevski, Du dessin à l’écriture
romanesque offre une plongée passionnante dans
le monde complexe et intime du brouillon de Dostoïevski : au
carrefour du privé (portrait du frère décédé,
ou du fils, dessins en prison, portraits voisins de calculs renvoyant
aux déboires financières dont souffrit toute sa vie
Dostoïevski…) et du littéraire (reconstituer la
genèse des œuvres, ou revivre avec l’auteur tous
ses projets abandonnés…), de l’imaginaire (galerie
de portraits de personnages) et du culturel (références
à Tourguéniev, à Napoléon, ou à
la Madone de Raphaël…), le manuscrit et sa temporalité
insaisissable exigent de leur lecteur/spectateur une excellente
connaissance de l’œuvre comme de l’homme qui l’a
engendrée – connaissance à laquelle Konstantin
Barsht ajoute l’habileté à lire les dessins
et à regarder les écritures, pour notre plus grand
plaisir.
Nicolas
Cavaillès
(août 2005)

site de l’ITEM : www.item.ens.fr
|